La mystique républicaine
“Tout commence en mystique et tout finit en politique”(1). Déjà en son temps, Péguy(2) constatait amèrement la
dégradation des justes principes républicains en politique partisane. Dans Notre jeunesse, il faisait le bilan de son engagement dans l’affaire Dreyfus. Elle avait été le lieu de tous
les grands affrontements entre les personnages de haute rhétorique. Il s’y jouait le combat essentiel de la justice contre la raison d’état, de l’universelle égalité des hommes contre
l’antisémitisme haineux et les adeptes de l’Etat hypostasié. Péguy, Jaurès, Zola, les socialistes d’un côté, et Maurras(3), Barrès, les nationalistes de
l’autre, s’opposaient violemment. La vérité avait triomphé, mais à quel prix ? Nous sommes en 1910, l’amertume de Péguy est sensible. Les Dreyfusards, Jaurès(4) en tête, ont bien changé. Péguy, son ex éditeur, devient son ennemi philosophique, après avoir été son compagnon de lutte. L’anticléricalisme, l’antimilitarisme et
le matérialisme ont envahi les discours de la gauche et cachent un anticatholicisme et un pacifisme arrogants. Par leur violence et leur dogmatisme, ils choquent le goût de Péguy pour la liberté.
Or, c’est précisément le moment où Péguy a l’intuition que sa position, dans la fameuse affaire, était une posture religieuse. Le dreyfusisme avait été une religion, celle de la vérité de la
République. La Vérité et la Justice, au-dessus de l’image de la France et de son armée. L’affaire lui avait montré la possibilité d’un combat pour l’authenticité des valeurs. Pour ce qu’il
s’attachait à dénommer la mystique. Par la suite, il observait, déçu, un double mouvement de recul qui allait expliquer sa métamorphose de socialiste athée en nationaliste chrétien: Le
mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement de démystication. C’est du
même mouvement profond, d’un seul mouvement, que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu. Une même stérilité dessèche la cité politique et la cité chrétienne. C’est
proprement la stérilité moderne.(5) Péguy s’inquiétait donc d’une perte d’identité de la nation, car la France, toujours, avait été un pays qui
cherchait sa définition dans des valeurs de référence. La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat avait sonné le glas d’un catholicisme officiel, dans lequel des générations de français
avaient grandi. A sa place, la pensée sociale universelle avait pris en charge les aspirations à l’égalité et à la dignité. Pourtant, l’Eglise avait défiguré la morale chrétienne dans l’exercice
de son pouvoir temporel tandis que la pensée socialiste s’érigeait en sectarisme. Cité chrétienne et cité socialiste perdaient leur essence. Bien qu’il n’y eût point songé lors de la fameuse
affaire, avec le recul, la dégradation de la mystique en politique lui apparaissait désormais évidente: L’intérêt, la question n’est pas que telle politique l’emporte sur telle ou telle autre
et de savoir qui l’emportera de toutes les politiques. L’intérêt, la question, l’essentiel, est que dans chaque ordre, dans chaque système la mystique ne soit pas dévorée par la politique à
laquelle elle a donné naissance.(6) L’idéal contre la pratique politicienne. Les valeurs contre les grandeurs d’établissement chères à
Pascal(7) La République contre les compromissions. Avec toujours dans l’esprit, la conscience du risque. Toute philosophie politique des valeurs peut générer
sa propre dégradation, parce que toute mystique comporte sa politique, parce que la mystique seule ne peut féconder le réel sans se faire politique. Mais, la politique ne peut, sans sombrer dans
l’art ou la panoplie des techniques de gouvernement, se substituer à sa propre mystique sans détruire les valeurs qui la fondent. Remarque pour la gauche socialiste comme pour la droite
nationaliste…
Mais comment penser cette mystique ? Entendons d’abord convenablement ce terme. Il ne s’agit pas de la connotation théologique évoquant un état psychique de la communion entre le croyant et son
dieu. Chez le premier Péguy, celui d’avant la conversion, c’est le rapport direct entre le citoyen et les valeurs qui l’ont constitué. C’est le résultat d’un long processus historique de
changements, de devenir, de mutations, de crises et de conflits. Dans notre république, il traduit toute la dialectique rationnelle qui nous a fait évoluer et intégrer notre devise emblématique.
Passer, par exemple, des références religieuses ou métaphysiques du régime féodal, au culte de la lumière naturelle de notre république. Par cette transition, un mysticisme succédait à un autre.
La France chrétienne et monarchique, s’effaçait pour laisser place à la France laïque et démocratique. Mais l’héritage demeurait, c'est-à-dire la conscience que les mystiques créaient une
filiation.
Cependant, le mot « mystique » n’est pas sans provoquer une suspicion que l’on pourrait juger a priori légitime. Car il est en premier lieu religieux. La laïcité en serait-elle lésée ? Mais notre
orléanais, amoureux de la liberté, avait foi dans la faculté rationnelle. Il vivait cette exaltation née de son engagement pour des valeurs absolues, justes, universelles et nécessaires. Rien
au-dessus de la raison, sinon, gare aux différentes formes arbitraires d’autoritarisme. On aime la Liberté, la Justice et l’Egalité de notre République, non parce que ces valeurs sont inscrites
dans les tables de la Loi, mais parce qu’elles sont les conséquences d’un accouchement de notre peuple à la liberté de la pensée. Œuvre de la raison.(8) Le
danger étant le dogmatisme aveugle. Jugez-en sous la plume de Péguy : Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose
de pire que d’avoir une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse. C’est d’avoir une âme habituée.(9) Certes, en 1908, Péguy devint catholique. Mais toujours, il demeura dans la mystique de la chrétienté, et non dans la politique de l’Eglise.Par
ailleurs, il ne renia jamais l’éloge de la raison qu’il écrivit en 1901.
On est alors à un autre niveau que celui des « affaires » politiques, telles que les médias nous les livrent au quotidien. Pour Péguy, la politique, ne se déconsidérait que lorsqu’elle négligeait
les valeurs, pour se perdre dans les coulisses des tractations, des stratégies, des conversations occultes et des manipulations. Lorsqu’elle oubliait qu’en France, la somme des sacrifices de
l’édification républicaine avait coûté cher, elle devenait champ de bataille de tous les combats. Les partis n’étaient hier, (et ne sont aujourd’hui), que ce qui avait émergé, dans l’espace
public de cette lente macération, maturation d’une histoire où un peuple cherche à tâtons les valeurs pour orienter son identité.
Mais n’oublions pas de nuancer ! Péguy n’a jamais reproché aux gouvernants de gouverner. Compétents, certes, les ministres devaient l’être, mais ils n’étaient ministres que parce que la
République leur avait conféré cette charge. Ils étaient là, par accident en quelque sorte. Un accident renouvelable…
Les colères de Charles Péguy sont de riches enseignements. L’efficacité, les préoccupations électorales, la rentabilité, les alliances de circonstance, ne peuvent être les seuls critères de la
vie politique d’une république. C’est parce que la France fut vraiment politique, dialectique, dans la recherche de ses valeurs, aventurière dans sa philosophie, qu’elle tissa son lien social
dans tous les domaines : sciences, arts, travail, inventions, etc.… On ne peut, sans faire preuve d’incompréhension, condamner le mysticisme, comme une pure abstraction vide, une chimère des
philosophes perdus dans les nuées. Non, il est pratique. Observable, concret, réel. Toutes les réussites de notre République sont les fruits de cette quête d’authenticité, école publique et
modèle social par exemple. Face aux critiques des politiciens accusant Péguy de l’évanescence de sa pensée de la mystique républicaine, Péguy savait affirmer haut et fort : C’est nous qui
sommes pratiques, qui faisons quelque chose, et c’est eux qui ne le sont pas, qui ne font rien. Le peu même qu’ils sont, ils ne le sont que par nous. La misère, la vanité, le vide, l’infirmité,
la frivolité, la bassesse, le néant qu’ils sont, cela même, ils ne le sont que par nous.(10)
Mais l’on pourrait
trouver Péguy bien inactuel. Comment, mais les choses sont tellement compliquées aujourd’hui, que la France du début du siècle dernier, est une antiquité, un vestige, une vieille archive qui ne
nous est plus d’aucune utilité! Scepticisme un peu hâtif, arrogance des modernes…
La question que nous pose Péguy reste LA question politique : les principes philosophiques énoncent des valeurs, comment les faire exister sans les dénaturer ? Cette préoccupation ressemble, par
analogie, à une préoccupation allemande du XVIIIe siècle, celle d’Emmanuel Kant, dans un petit opuscule de 1797 : D’ un prétendu droit de mentir par humanité. (11) Pour répondre au philosophe francais Benjamin Constant, Kant examine la question de savoir si l’on peut abandonner un
principe vrai, si l’on ne peut trouver un principe intermédiaire, moyen de son application. Cette préoccupation est concrète. Existe en morale le devoir de véridicité, c'est-à-dire de communiquer
sincèrement ses pensées. Contre le mensonge, tout homme a droit à la publicité de la pensée, et tout homme a le devoir de l’exprimer sans dissimulation. Mais que faire, si un assassin qui veut
tuer votre ami vient vous voir, pour vous demander la cachette où il s’est réfugié? Lui dire ce que vous savez, ou, par humanité, et conformément à ce que défend Benjamin Constant, lui mentir
pour le sauver. Kant défendra l’absoluité du principe contre l’humanité du devoir d’humanité, car si l’on cède sur le principe, tout l’édifice de la morale s’effondre. L’exception détruit la
règle. En effet, que valent des principes moraux relatifs dont on s’accommode suivant les circonstances, même tragiques ? Ici, aucun principe intermédiaire ne peut venir nous aider. Mais en
politique?
Dans la démocratie par exemple, et c’était l’argument de Constant, si le principe sacré de la participation directe du peuple aux élections, ne peut, dans le cas d’une population nombreuse, être
pratiquement respecté, le principe de la délégation de la parole en la personne de politiques élus ou représentants, est un principe intermédiaire de son application. Constant semblait penser par
là même, que la politique ne pouvait, au fond, que procéder par principes intermédiaires. Personne, pas même Péguy, ne le conteste. La vraie question résidant dans la distance entre ces
intermédiaires et les valeurs qu’ils sont censés rendre présentes…
Mais l’analogie vaut par son éclairage. L’absoluité des principes de la République : Liberté, Egalité, Fraternité, ne peut se dégrader dans une recherche sans fin des principes intermédiaires de
la gestion économique ou politicienne. La nation s’invente sur les principes, et n’oublions pas qu’elle joue un rôle moteur dans la cohésion d’une collectivité. De ces principes, dépend son
identité. Dans le débat politique, la richesse de l’échange n’existe que lorsque les grandes mystiques s’affrontent. Péguy reconnaissait à l’extrême droite nationaliste, avant qu’elle ne se
dégrade, elle aussi, en politique de l’extrême droite nationaliste(12), la valeur d’interlocuteur, tout en la combattant
farouchement. Combat juste, nécessaire et républicain, encore à mener aujourd'hui d'ailleurs. Mais Barrès et Maurras furent de grands écrivains avant de se perdre dans le jeu
politicien. Alors, mystique contre mystique, il fallait bien choisir son camp. Les valeurs s’opposaient, la dialectique se déployait. A oublier que la politique est avant tout affaire de
principes parce qu’elle est le gouvernement des hommes par eux-mêmes, les vieux fantômes dangereux du populisme, du chef providentiel, pourraient bien hanter notre futur, avec sa litanie de
violence, de discrimination et de haine de l’autre. C’est à un retour de la mystique qu’il faut rêver, ou de ce que certains discréditent ironiquement : les grandes idées philosophiques des
valeurs.
BRUNO GUITTON
Notes
1 Péguy, Notre jeunesse, p115, Editions Gallimard Folio Essai,1993.
2 Issu d’une famille modeste, Charles Péguy (1873-1914) passe son enfance à Orléans. A l’Ecole Normale Supérieure, il reçoit l’enseignement de Bergson, important dans sa quête religieuse. Il est
d’abord membre du Parti Socialiste et dreyfusard. En rupture de ban avec ses amis socialistes, il fonde les Cahiers de la Quinzaine qui paraîtront d’une façon irrégulière entre 1900 et
1914. Si en 1900, il est républicain, socialiste et athée, en 1914, il devient un catholique fervent, nationaliste et antisocialiste. Ce changement s’explique notamment par la campagne
anticléricale du gouvernement de l'époque (1902/1904), qui heurta profondément sa conception de la liberté. Lucide, la crise franco-allemande pour la domination du Maroc lui fit dénoncer le péril
germanique. Il meurt le 5 septembre 1914 lors de la bataille de la Marne.
3 Charles Maurras, est né le 20 avril 1868. Issu d’une vieille famille provençale, Charles Maurras grandit dans un milieu traditionaliste. Venu adolescent à Paris, il se voue à l’étude des
humanités gréco-latines; à dix-sept ans, il publie son premier article dans les Annales de philosophie chrétienne. Marquée par un grand conservatisme intransigeant, sa pensée politique
en fait le défenseur d’un patriotisme, voire d’un « nationalisme intégral » qui repose sur la dénonciation des erreurs commises depuis la Révolution, le rejet de tous les principes démocratiques,
jugés contraires à l’inégalité naturelle, le retour enfin à une monarchie héréditaire. En 1899, il fonde la revue l’Action Française. Collaborateur pendant l’occupation, il fut
logiquement condamné à la réclusion à perpétuité en 1945. Il meurt le 16 novembre 1952.
4 Péguy s’en prit aussi aux leaders du socialisme et du syndicalisme, et tout particulièrement à Jaurès, tant admiré autrefois, devenu désormais non seulement l’indéfendable défenseur du
comtisme, mais encore, « l’homme qui représente en France la politique impériale allemande » (L’Argent), Péguy stigmatisant leur foi dans la sociale démocratie d’ outre-Rhin, leur volonté de
conciliation avec l’ennemi, et leur opposition à la loi des trois ans de service militaire, destinée à renforcer une armée française très inférieure en nombre à celle qu’elle serait amenée à
combattre. Dictionnaire de littérature française, p989, Editions Robert
5 Péguy, Notre jeunesse, p102-103, Editions Gallimard Folio Essai, 1993.
6 Péguy, Notre Jeunesse, P115, Editions Gallimard, Folio Essai, 1993.
7 Pascal, Second discours sur la condition des grands.
8 Le texte De la Raison, paru en décembre 1901, dans les Cahiers de la Quinzaine, en porte témoignage. Un an après la loi d’amnistie qui clôturait l’affaire Dreyfus, Péguy
mettait en garde ses amis socialistes contre une dérive autoritaire et dogmatique du mouvement.
9 Péguy, Note conjointe sur Mr Descartes et la philosophie cartésienne., Editions Gallimard.
10 Péguy, Notre Jeunesse, p140-150, Editions Gallimard, Folio Essai,1993.
11Emmanuel Kant, D’un prétendu droit de mentir par humanité, Editions Garnier Flammarion,1994. 12 Maurras en
donna un exemple honteux lors de l’occupation allemande. Trahissant l’héritage historique de la France, c'est-à-dire sa souveraineté et son indépendance nationales, il s’engagea totalement dans
la collaboration
