Patrick Modiano entre immobilité et errance.
Un Pedigree(1) de Patrick Modiano a été
salué en son temps par toute la critique française. Et elle eut bien raison ! On s’attendait alors à un changement de ton d’un auteur pour qui la réalité même et son identité étaient
éminemment problématiques. On allait peut-être découvrir un tournant : un Modiano qui prend à bras le corps l’exercice autobiographique.C’était méconnaître l’œuvre maintenant volumineuse
d’un des plus grands de la littérature française. Modiano n’a pas changé. Il travaille dans ce livre les mêmes intuitions de toujours : l’évanescence du passé malgré ses traces parcellaires,
l’opacité de l’identité de l’individu, le rôle équivoque d’une mémoire qui brouille la perception de soi et l’errance géographique sans attache affective. Si la définition du dictionnaire nous
indique que pedigree est un mot d’origine anglaise qui signifie généalogie d’un animal de race, il faut avouer que Modiano ne parvient pas à tirer de la considération de son enfance et
des êtres qui l’habitent, les éléments fondateurs de son identité, encore moins un sentiment de filiation avec sa propre histoire. On est impressionné par cette suite lancinante de noms
parfaitement inconnus, de lieux traversés à la hâte qui se perdent dans la grisaille des souvenirs indéterminés, le tout aggravé par l’absence d’une mère, médiocre comédienne, et par un père autoritaire aux activités professionnelles des plus louches. Le décor de ces vingt et une premières années de l’histoire de
Patrick Modiano semble flotter, et la vie se dérouler malgré lui. Sans prise. Malgré le déluge de dates, de noms et de personnages furtifs, on ne sait rien de ce théâtre de l’existence. Modiano
le confirmait en toute simplicité dans une interview donnée en 2005(2) : Oui, on a l'impression de
voir évoluer une troupe de comédiens sans grand talent qui jouent souvent faux. Mais malheureusement, je ne crois pas qu'ils éprouvent un grand plaisir à le faire. Ils font partie de ces gens qui
meurent sans avoir appris sur eux-mêmes un grain de vérité. Ils ne savent pas qui ils sont en réalité. Ce sont des fantoches.
Or Un Pedigree vise à préciser un théâtre d’ombres, à sauver de l’oubli les moments d’une vie. Mais c’est peine perdue. Là se révèle
ce qu’un lecteur de Modiano a souvent intuitionné : l’aporie de son « Connais-toi toi-même ». En effet, nombreux sont ses romans où
nous avons le sentiment d’une angoisse larvée, d’une tristesse discrète, de l’échec d’une quête vaine et superflue. Modiano est toujours là, présent, tapi dans le coin de sa prose, souffrant de
l’impuissance à vivre sa vie. L’homme erre dans une réalité aux contours indistincts et sa seule réalité pourrait bien être celle de l’errance. Voilà bien tout le paradoxe d’une interprétation ou
d’une lecture, car Patrick Modiano affirme apparemment le contraire, c’est à dire son immobilité. Risquons-nous alors au danger de la contradiction ; lisez plutôt :
J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la
mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence — ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les
acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voulais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence, et je ne pouvais pas
encore vivre ma vie. Comment alors concilier l’inconciliable : l’immobilisme et l’errance ? Tout grande œuvre littéraire nous rapproche de notre propre existence ou de certaines de ses
expériences. Ainsi, nous avons tous éprouvé ce sentiment curieux de décalage quand les choses se meuvent et que nous restons figés. Les repères disparaissent et le doute s’installe : nous
perdons alors nos points d’ancrage. L’immobilité devient facteur d’errance. La réalité du réel peut donc être un paradoxe, celui d’une fixité du sujet dans un univers en mouvement. Il faut être
grand pour traduire dans la narration un tel défi. C’est là toute la puissance d’évocation du langage de Modiano. Et de ce langage, il faut bien dire un mot…
Dans un style concis, précis, rythmé par de courtes phrases, Modiano rappelle qu’il y a une économie de la langue. Cette unité rhétorique, présente
dans chacune de ses œuvres, réaffirme la cohérence de son projet d’écriture : un auteur, une intuition, une forme.
BRUNO GUITTON
Par Bruno Guitton
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