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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

La géométrie variable de Bordaçarre

Publié le 21 Mars 2013 par Bruno Guitton

 

La Géométrie variable de Bordaçarre

 

« Je suis un rouleur éternel meurtri. »

Olivier Bordaçarre, Géométrie variable.Fayard, 2006.

 

Le type est musculeux, bien planté, la mine un brun austère. Son livre s'intitule Géométrie variable. Il m'est recommandé par un connaisseur des livres et des mots. Donc je lis. Et j'avais en débutant l'ouvrage , une secrète attente : et si l'écriture confirmait l'énergie qu'on intuitionnait chez le type , confirmait sa compacité, l'homogénéité de sa posture ? Mais l'on se méfie ; on a tellement de fois été déçu par l'être des écritures face à l'être des auteurs . Pour au final, contester les premières impressions et s'en vouloir de voir chez l'autre ce qui ne s'y trouve pas.

Géométrie variable commence vite, très vite. Le personnage du fils roule vite, très vite, pour en découdre avec une obsession : son père l'a abandonné et il lui faudra rendre des comptes. L'intellectualisme parlera d'une quête mais le bolide lancé en trombe interdit précisément toute intellectualisme de la quête. Tout de suite, on sent l'énergie. Celle qui fait écrire car ça presse. Cette urgence qu'on ne rencontre que chez peu d'écrivains. Et aussi une sorte de rage, celle qui provient de la souffrance et plus précisément de la déception qui fait souffrir. Le père, il le rencontrera, mais rien ne se passera. Entre temps, malgré tout, on voyage dans des paysages spirituels divers. Longue analyse des femmes, de leur anatomie où Bordaçarre aime se perdre, mais pas n'importe où (je laisse le lecteur chercher la géographie forêteuse du désir de Bordaçarre), de la relation mère fille où le soliloque de la mère devrait être lu par tous les gendres du monde pour qu'ils se sentent définitivement en danger, le théâtre où notre homme aime le sens : rien ne doit se faire sans justification simple, le milieu artistique où à défaut de n'avoir rien à dire, il faut en parler beaucoup , les rêves des acteurs qui ont peur de ne pas se souvenir du texte et qui ne s'en souviennent pas, et les saynetes de la vie quotidienne d'une famille comme les autres, c'est à dire perturbée. Et... la fin qui vaut tout le détour: Une nuit, quelque part dans un pays de l'hémisphère Nord, un 1er janvier, au début du troisième millénaire, un homme grelotte de froid sur une petite route déserte. Il a envie de pleurer, mais il va mieux depuis quelques temps, il a pissé.

Je suis à deux doigts de Périgueux, mais je rentre. Je fais demi-tour et je rentre.

 

Et le lecteur comprend pourquoi il rentre et pourquoi il allait si vite. Un livre qui se tient comme on dit qu'un discours se tient mais pas comme on dit qu'il faut bien se tenir. Un livre où on suit un homme et on sait qu'il existe ou qu'il a existé comme tous les êtres qui souffrent des secrets, des mensonges, de l'hypocrisie et des vies de convenance. Une vie, le fond de l'amour des romans : ils racontent une vie, des vies, des gens et sont plus réels que la réalité. Parce que dans la réalité, il y a des vies qui n'en sont pas et d'autres qui pensent ne pas en être parce qu'elles se cherchent, alors que c'est ça, oui, elles se cherchent donc elles sont .

 

BRUNO GUITTON

 

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