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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

Autour d'un palais des congrès

Publié le 16 Janvier 2011 par Bruno Guitton in Philosophie

  

Les gens affluaient à l’entrée du Palais des Congrès et j’avais envie de les regarder. Qui pouvaient-ils être ces membres du FN qui défrayaient la chronique depuis les 18% du candidat Le Pen à la présidentielle ? Je scrutais les visages, détaillais les tenues, m’essayais aux classifications. Les cheveux rasés des quelques skin heads qui restaient discrètement visibles rappelaient la tendance dure et peu fréquentable du mouvement. Ils voisinaient avec les intellectuels à l’écharpe blanche et au pantalon en velours vert côtelé ; sereins, certains fumaient même un petit cigare, en marchant d’un bon pas vers le lieu de ce 14 e congrès du parti d’Extrême droite. Dans la rue qui longeait le centre de réunion, je croisais quelques jeunes adolescents aux lodens noirs, aux gants de cuir noir, riant et plaisantant sur Nicolas Sarkozy d’ailleurs. Ils me rappelèrent de bien pâles imitations des photographies des Camelots du Roi du temps des Ligues. Puis les vieux, la vieille garde, ex militaires sans doute, vieux gaulois décrépis sûrement, mais toujours un air martial et une posture bien raide. Socialement, il y avait aussi ceux qui possédaient : devant la verrière, les beaux tailleurs de marque s’harmonisaient avec les élégants costumes gris de la haute bourgeoisie réactionnaire. Autour de cette faune qui m’apparaissait fort banale, peu de gens. Ou le FN faisait partie du paysage ou certains avaient peur, ou ils attendaient la traditionnelle manifestation des opposants. Puis, voyant courir la meute des photographes, je pressais le pas pour apercevoir Marine Le Pen souriante, jouissant avant l’heure de l’assurance de son sacre. Elle disparut rapidement par la petite porte de derrière…

Mais devait exister l’envers du décor, celle que racontait l’histoire violente du mouvement dans mes lectures sur le thème. Ce qui normalement inquiétait. Mais disons-le tout net, voir le FN, ce n’était pas voir grand-chose, ce n’était malheureusement pas inquiétant, là résidait sa banalisation. Finis les colosses qui faisaient le coup de poing, les intellectuels échevelés et excentriques, les mauvais garçons nationalistes, les catholiques intégristes à la mine austère, les royalistes et leur drapeau aux fleurs de lys, il y avait désormais une masse de gens paisibles et presqu'indéchiffrables. Alors une question : qu’est-ce qui les unifiait tous ? D’où étaient-ils sortis ces braves gens qui n’avaient pas la face des monstres ? Qu’est-ce qui les avait amenés à se perdre dans les diatribes identitaires, anticosmopolites, xénophobes,etc… ? Et curieusement, ce ne fut pas aux talents politiques et analytiques trop longtemps sous-estimés du tribun Jean-Marie que je pensais alors, dans le froid de janvier, pour expliquer cette popularité tellement gênante pour ceux qui pensaient la France guérie des extrêmes. Non, je pensais à la longue série des défaites, aux petits reculs quotidiens, au laisser faire admis et consenti, aux belles explications morales de façade, à la sophistique conformiste, aux hypocrisies racolleuses, bref à la décadence de la République. Les belles âmes nous avaient mis dans le pétrin et je me trouvais tout seul, là, face aux militants guillerets et confiants d’un parti toujours extraordinairement dangereux. Eux, ceux qui entraient peu à peu dans le hall du palais en conversant, faisaient un autre usage du langage que la rhétorique lisse et pansue de nos socialistes ainsi que de nos sociaux démocrates de la droite conservatrice. Eux ne reculaient devant rien : parler des prières dans les rues, actes contraires à notre laïcité, parler de l’application de la loi dans les territoires où d’autres la font, parler de la peur là où elle existe, reparler des valeurs de l’honneur, de la discipline et de l’honnêteté là où on nous assène le discours des experts en expertises, parler de l’éducation et de ses impuissances psycho pédagogiques, de son abandon des exigences et de l'autorité, etc.. Les politiques respectables n’en avaient pas parlé ou rechignaient à le faire et le drame se jouait sous mes yeux: la lepénisation des esprits des uns ne se faisait que par la lâcheté de l’esprit des autres. Leur étaient abandonnés des thèmes qui étaient ceux de la République. Alors je comprenais leur sourire, leur bonheur, la confiance qu’ils avaient dans leur militantisme et moi, je restais là, sans bouger, juste inquiet pour l'avenir.

 

BRUNO GUITTON



NOTE: Jean-Marie Le Pen a confié, hier à la NR, au centre des congrès du Vinci, que « l’accueil à Tours avait été remarquable » et que les services d’ordre ont bien fait leur boulot « malgré les menaces de violence que faisaient peser les organisations d’extrême gauche ». Pour lui, « il y a eu le congrès de la scission à gauche en 1920 et celui de l’unité nationale en 2011 ». Et « si les Tourangeaux s’attendaient à voir défiler des énergumènes (du FN) dans leur ville, ils ont pu constater que ceux-ci leur rassemblaient étrangement! »

Nouvelle République du Centre Ouest, site web, dimanche 16 janvier 2011

 

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