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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

Petite leçon de déconstruction

Publié le 11 Mars 2007 par Bruno Guitton in Philosophie

Petite leçon de déconstruction

 

Notre bon Descartes nous avait donné le cogito(1). Evidence de soi à soi dans l’acte même de penser, il présentait deux enseignements essentiels : la conscience est le propre d’un sujet qui s’apparaît à lui-même dans la saisie de sa pensée par elle-même, et la volonté est source de la responsabilité car penser suppose la volonté même de produire la pensée(2). Il en découlait une situation bien confortable. L’homme se connaissait lui-même d’une manière transparente et se jugeait responsable de soi. Mais le vent de la déconstruction a soufflé. L’homme serait agi. En fait, ce que sa pensée propose ne viendrait nullement de sa conscience et de sa volonté mais de forces qui le traverseraient. L’homme ne s’appartiendrait donc plus. Inutile dans ce cas de s’interroger sur ce que l’on pense puisque la véritable question n’est pas là. Nietzsche opère ce tournant quand il défend toutes les ressources de la question « qui ». Qui parle ou qu’est-ce qui parle en moi (3)? La réponse tient en une volonté de puissance qui n’a précisément rien à voir avec ce que l’on entend communément par volonté, puisqu’elle est une énergie, biologiquement ancrée dans la nature corporelle de l’homme, qui vise l’accroissement de sa puissance ou de son épanouissement, direct, dans la spontanéité des forces actives, ou indirect, dans la jouissance des forces réactives qui ont besoin de se poser en s’opposant aux précédentes. Ainsi, la conscience, épiphénomène aléatoire de l’historicité de l’homme, aurait très bien pu ne pas se développer car elle n’est pas la vérité de l’être,  plutôt une simple adaptation historique à la nécessaire communication de l’homme avec son semblable.(4)

Freud a sans doute relayé la chose avec sa conception d’un appareil psychique où l'énergie de la pulsion produit des représentations psychiques involontaires et vont jusqu’à contaminer le discours du sujet par le déni, la sublimation ou les mécanismes de défense du « moi ». Je suis donc essentiellement ce que je ne connais pas, c’est-à-dire mon inconscient.

 Politiquement, Marx comprend la pensée humaine comme le pur produit des conditions matérielles, c’est-à-dire économiques de son existence. Le prolétaire n’est donc en réalité qu’un homme dont le discours est le résultat d’une aliénation qui limite sa liberté à l’absence de culture et aux horizons bornés de la survie. Quant au bourgeois, propriétaire des moyens de production, il est faussement souverain de soi puisque son idéologie, ou système de croyances, est elle aussi le fruit de la place qu’il occupe dans le monde économique, c’est-à-dire dans les rapports de production. Dis-moi à quelle classe tu appartiens et je te dirai qui tu es. Mais une chose est sûre, tu ne sais ce qui te produit.

 Arrêtons-nous un moment sur cette rupture essentielle: mai 68. Ce qui était alors dénoncé par les successeurs des maîtres du soupçon, c’était la non actualisation politique de l’enseignement de la déconstruction de soi. Dans la sphère de l’Etat démocratique, les autorités rusaient pour éviter d’entendre les échos de notre trilogie. La loi était castratrice d’une nature cachée, brimée, que l’on aurait mieux fait de laisser s’échapper pour éviter les névroses. Il est interdit d’interdire signifiait: le désir ne peut s’exprimer comme vecteur de connaissance de soi qu’en dehors de toute contrainte. En témoigne ce slogan de l’époque : Vivre sans temps mort, jouir sans entraves. (5) Dans l’éducation nationale par exemple, la chaire du maître devenait alors le symbole d’une différence spatiale de hauteur, incarnant l’élévation d’un sujet du pouvoir, qui aliénait et refoulait l’inconscient de l’étudiant par l’odieux système de l’évaluation, toujours politique parce qu’institutionnelle(6). L’imagination devait alors rayonner comme fait de libération contre le savoir comme fait d’aliénation et contre l’université comme fait de pouvoir.  A l’époque, De Gaulle, métaphore de la figure du père, n’arrangeait rien à la chose(7)…

Sur le plan économique, le retour de la lutte des classes indiquait que tous les discours et surtout celui de la philosophie n’était qu’une trace superstructurelle des exploitations capitalistes. Le philosophe redevenait le suppôt des princes dans des environnements industriels où l’ouvrier devait représenter un des prophètes révélant la vérité des injustices. Mais ce n’est pas tout.

Dans la langue elle-même, l’éclatement de la relation saussurienne du signifiant et du signifié interdisait à la pensée de trouver des référents ou des points d’ancrage de signifié créant une communauté du langage. La grammatologie devenait une science de la dénonciation des illusions d’une maîtrise du langage en réalité impossible. Le pauvre sujet de la langue, pris dans l’envers d’une langue qui visait à bien dire et qui disait autre chose tout en croyant qu’elle exprimait pourtant ce qu’il voulait dire. Oh, le naïf…Lois de l’Etat, lois du langage, lois économiques, du sujet, rien n’était plus.

Cependant, le post 68 a vu reconstruire une transcendance. En premier lieu, par une adresse ou un message. A qui ? A ceux qui symbolisaient la source de la loi : les politiques. Ensuite, à la structure politique organisée ou Etat, ici à la démocratie. Mais cette demande politique, d’accueillir officiellement, les effets de la déconstruction ne craignait pas d’être paradoxale.. En effet, pour entériner cette même déconstruction, étaient convoquées les instances des pires aliénations, dont la source impure était encore inconnue des suppôts du pouvoir, victimes au fond de ne pas avoir compris Derrida, Althusser et Foucault.

Retour vers le futur… 2007 et le triomphe de l’individu. Du moins le dit-on. Ainsi, le consommateur consomme, et à chaque fois plus. La féministe revendique son identité, comme le gay, l’ouvrier, le noir, le professeur, la ménagère de moins de 50 ans, le chasseur, le pêcheur, le nationaliste, etc. Autant d’individus qui se regroupent dans des communautés où leur différence se vit avec respect de leur individualité. On peut politiquement s’en affliger comme on peut aussi y voir ce qui surgit sur les décombres de la déconstruction comme une tentative de réappropriation de soi, produite par soi. Il y aurait donc une multiplicité de nouveaux cogitos qui font passer au pouvoir le message de leur volonté de reconnaissance. Le sujet n’est donc plus cette absence d’un moi mais la présence d’un soi qui se définit à partir d’une caractéristique essentielle (cf.sexuelle, ethnique,historique,etc) cependant réductrice et pas vraiment politique… Leibniz nous avait avertis sans le vouloir : Descartes avait négligé les compléments d’objet direct au « je pense »(8). Je ne suis pas seulement parce que je pense ; je suis surtout en fonction de ce que je pense. Le champ démocratique, avec son éclatement des revendications, perd ses limites ou ses frontières parce qu’il ne dit pas le tout d’une volonté générale, mais plutôt parce qu’il devient le terrain des aspirations à la reconstruction de soi. Difficile alors de gouverner. Peu étonnant de sentir les frémissements des désirs de la nation à réintégrer en son sein une identité collective solide et transparente car en politique, quand même et malgré tout, il s’agit un peu d’intérêt général… Serait-ce donc le prix à payer d’une pensée 68 qui n’a pas vu son propre retour du refoulé ? Situation complexe s’il en est. Voilà notre sujet qui s’affirme de nouveau en pleine connaissance de sa réalité, de ses droits singuliers donc contradictoires à la notion même de droits, en niant l’espace de la stricte égalité des égaux, la fameuse égalité arithmétique de la démocratie. Alors, l’Etat répond. Il multiplie lui-même les catégories et les accueille avec hospitalité. Le français se décline dans notre actualité en bien des sens. Surtout celui de l’équité ou de l’égalité géométrique, expression d’une justice qui ne se réduit plus au seul critère du mérite républicain.

Or il n’y eut jamais de politique sans trait d’union, sans une identité commune qui naît d’un même élan vers des valeurs partagées. Notre fameux Contrat Social en témoignait. Toutes les différences, rejetées dans l’espace privé, jouissant ainsi du Droit à l’indifférence, pouvaient s’épanouir dans le secret du « domus », de la maison, lieu de l’intime. Nous ne ferons jamais une nation Une, avec la recherche de la satisfaction des passions privées. Confondre ainsi les champs du Public, Un, avec les champs du Privé, Multiples, nous fera courir le risque entrevu par Carl Schmitt : «  Qu’un peuple n’ait plus la force ou la volonté de se maintenir dans la sphère du politique, ce n’est pas la fin du politique dans le monde. C’est seulement la fin d’un peuple faible ».(9)

BRUNO GUITTON

 

NOTES 1- De sorte qu’après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin, il faut conclure, et tenir pour constant cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. Descartes, Méditation Métaphysique seconde, De la nature de l’esprit humain et qu’il est plus aisé à connaître que le corps, p47, Nathan,1983.

2- C’est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée ; car celui qui ne se dit pas finalement : « Que dois-je penser ? » ne peut pas être dit penser. La conscience est toujours implicitement morale ; Alain, Définitions, Les Dieux, La Pléiade, Gallimard.

3-La volonté du vrai, qui nous entraînera encore dans nombre d’entreprises périlleuses, cette célèbre véracité dont jusqu’ici tous les philosophes ont parlé avec vénération, que de problèmes nous a-t-elle déjà posés ! Quels étranges et graves problèmes plein d’équivoques ! C’est déjà une longue histoire- et pourtant, semble-t-il, elle vient tout juste de commencer. Quoi d’étonnant que finalement nous devenions méfiants, perdions patience et nous détournions, excédés ? Ce sphinx ne nous apprendra-t-il pas, à nous aussi, de notre côté, l’art d’interroger ? Qui est-ce, proprement, qui nous pose ici des questions ? Qu’est-ce qui proprement en nous aspire à la vérité ? Nietzsche, Par delà bien et mal, &1, Editions Gallimard, Collection Idées, p13, 1985

 4- La conscience n’est qu’un réseau de communications entre hommes ; c’est en cette seule qualité qu’elle a été forcée de se développer : l’homme qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s’en passer. Si nos actions, pensées, sentiments et mouvements parviennent -du moins en partie- à la surface de notre conscience, c’est le résultat d’une terrible nécessité qui a longtemps dominé l’homme, le plus menacé des animaux : il avait besoin de secours et de protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible ; et pour tout cela, en premier lieu, il fallait qu’il eût une « conscience », qu’il sût lui-même ce qui lui manquait, qu’il « sût » ce qu’il sentait, qu’il « sût » ce qu’il pensait. Car comme toute créature vivante, l’homme, je le répète, pense constamment, mais il l’ignore ; la pensée qui devient consciente ne représente que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise, de tout ce qu’il pense : car il n’y a que cette pensée qui s’exprime en paroles, c'est-à-dire en signes d’échanges, ce qui révèle l’origine même de la conscience. NIETZSCHE, Le Gai Savoir, V, 354.

5- Ou encore :  Désirer la réalité, c’est bien ! Réaliser ses désirs, c’est mieux .

Les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve.

 6-Autre slogan : Ne dites plus : Monsieur le Professeur, dites : crève salope !

 

 

7-Autre slogan : Qu’est-ce qu’un maître, un dieu ? L’un et l’autre sont une image du père et remplissent une fonction oppressive par définition.

 8- Car je n’ai pas seulement conscience de mon moi pensant, mais aussi de mes pensées, et il n’est pas plus vrai, ni plus certain que je pense, qu’il n’est vrai et certain que je pense telle ou telle chose. Leibniz, Animadversiones (Remarques sur la partie générale des principes de Descartes) Vrin, pp20-21, 1962.

 9- Carl Schmitt cité par Pascal Bruckner dans La Tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental, Grasset, 2006, p191

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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