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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

La nostalgie marxiste de Jacques Attali

Publié le 16 Septembre 2006 par Bruno Guitton in Philosophie

 

La nostalgie marxiste de Jacques Attali

 

La vie de Karl Marx est splendidement racontée par l’écrivain Jacques Attali dans Karl Marx ou l’esprit du monde,* mais l’attitude critique y est malheureusement absente.

 

Dans cette belle biographie, Jacques Attali redonne littéralement vie au personnage de Karl Marx. Du jeune homme passionné, fougueux et exalté, travaillant à la lecture assidue et déjà critique de Hegel et Feuerbach, nous esquissons le portrait d’une futur grande destinée. Du journaliste révolutionnaire aux articles sur les affaires politiques et les crises de son temps (cf. Révolution de 1848,  Commune de 1871, etc.) s’exprime le désir d’émancipation de la classe ouvrière de son injuste exploitation capitaliste, par la nécessaire organisation du prolétariat mondial. Et puis, l’économiste. Grand lecteur des théories libérales d’Adam Smith et de David Ricardo, Marx fournira la description, la plus précise de son temps, du mécanisme fondateur du capitalisme moderne : l’obtention de la plus-value. Le différentiel entre la valeur d’usage de l’ouvrier (cf. son utilité ou sa capacité de production) et sa valeur d’échange (c'est-à-dire la quantité de travail nécessaire à la reconstitution de sa force de travail) constitue pratiquement le profit. L’ouvrier produit alors plus que ce qu’il coûte au bourgeois. Cette découverte majeure va influencer grandement les leaders de la classe prolétarienne et orienter ses combats.

 

Quant à l’homme privé, il est le plus souvent pauvre, continûment amoureux de son épouse Jenny Von Westphalen, reçoit perpétuellement l’aide économique de Friedrich Engels son fidèle ami, et souffre par intermittence de maladies contraignantes (cf.Furonculose, Anthrax, etc.).Occupé presque jour et nuit par l’écriture, cet immense travailleur est aussi un père attentif, mais traumatisé par la perte de trois de ses enfants, dans les conditions insalubres de son existence londonienne. Pourtant, un trait unit l’homme et le penseur : la conviction et la détermination qu’il faut à la philosophie aider à la transformation du monde.

Le livre d’Attali, alors que la nuit est tombée sur les expériences politiques du communisme, tente de restituer à Marx, loin des confusions entre marxisme et totalitarisme, la grandeur du théoricien, l’orgueil et l’autoritarisme de l’homme d’action, la prescience du philosophe de l’histoire, et l’humanisme de l’adversaire de toutes les injustices. Vision confortée par la fin de l’ouvrage où sont exposés tous les détournements du marxisme, Lénine en tête avec son adoration de l’Etat et Staline par la suite avec le totalitarisme communiste.(1)

Marx aurait donc été trahi. Mais il y avait plus intéressant sans doute. Par exemple, se poser la question de savoir ce qui, dans l’œuvre de l’auteur du Capital, pouvait inspirer pareilles manigances. Là, le lecteur se perd dans un vide bien étrange, dans des pages blanches dont on aurait souhaité qu’elles fussent écrites avec un peu de philosophie critique. Les régimes marxistes léninistes ont quand même bien eu quelque chose à voir avec le marxisme : la déification et la téléologie du prolétariat entre autres, la réduction de l’être à la recherche de la satisfaction de ses besoins dans une uniformité sociale qui nie les différences, la quête historique perpétuelle de l’homme nouveau, le messianisme d’une lecture de l’histoire enfin comprise, qui guide les pas d’un prolétariat inconscient de sa mission libératrice, etc… Qu’y a-t-il donc de totalitaire dans la conception marxiste totalisante ? Quel destin pour les Droits de l’Homme, nécessairement bourgeois comme droits du sujet ? Quel futur pour un sujet qui ne se reconnaît pas dans la figure nécessaire du prolétaire ? Existe-t-il une simple possibilité pour penser librement en dehors de la détermination matérialiste que subit tout individu ? Lisons par exemple ce que Marx écrit du petit bourgeois : « Il ne faudrait pas partager cette conception bornée que la petite bourgeoisie a pour principe de vouloir faire triompher un intérêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les conditions particulières de sa libération sont les conditions générales en dehors desquelles la Société moderne ne peut être sauvée et la lutte des classes évitée. Il ne faut pas non plus s’imaginer que les représentants démocrates sont tous des boutiquiers… Ils pensent, par leur culture, et leur situation personnelle, être séparés d’eux par un abîme. Ce qui en fait les représentants de la petite bourgeoisie, c’est que leur cerveau ne peut dépasser les limites que le petit bourgeois ne dépasse pas lui-même dans sa vie, et que, par conséquent,  ils sont théoriquement poussés aux mêmes problèmes et aux mêmes solutions auxquelles leurs intérêts matériels et leur situation sociale poussent pratiquement les petits bourgeois ».(2) Ainsi, croire aux Droits de l’Homme dissimule un particularisme d’intérêt, ignoré du petit bourgeois lui-même parce que son cerveau (donc l’organe matériel de la pensée…) est réduit à l’examen des problématiques de sa petite vie sociale avec ses intérêts mesquins. Ainsi, la créativité de l’analyse est empêchée, l’aventure de la réflexion est impossible. Seule existe une adéquation entre l’idée et un esprit contraint à la répétition de ses déterminations matérielles. L’esclavage est en marche…Mais quand les affres du petit bourgeois ont disparu, l’homogénéité de la liberté, réduite à l’expression consensuelle de l’appartenance à l’humanité accomplie dans la société communiste, laisse-t-elle l’espace de la publicité de la pensée, plurielle, dialectique, ou plus modestement, critique, ? Non, car la production des idées, des représentations, et la conscience est d’abord directement et intimement liée à l’activité matérielle et au commerce des hommes.(3) De ce fait, un appareil de production qui n’aliène plus dans des périodes historiques de tension, c'est-à-dire qui ne produit plus de contradictions avec sa structure sociale contemporaine, élimine la dialectique réflexive, moteur de toutes les réformes sociales observées par exemple dans les démocraties libérales. Il n’y a plus rien à penser dans le temps du bonheur, sauf d’acquiescer béatement à un paradis dont la léthargie n’est pas un mythe. A chacun ses besoins, à chacun son travail et les mêmes idées pour tous…

 

Mais les questions ne s’arrêtent pas là. Le capital technique, aujourd’hui technologique, doit-il nécessairement, pour éviter ses effets pervers, tomber aux mains d’une collectivité autogestionnaire qui nie involontairement la spécialisation, voire la compétence ? L’autogestion pose pourtant un grave problème pratique. Si la communauté doit statuer sur les investissements technologiques au service du bonheur, quelle capacité a-t-elle de juger la complexité des processus d’application des sciences dans le développement du machinisme ? On peut toujours croire que tout un chacun doit avoir droit au chapitre, mais l’on touche là à des affaires où les experts, qu’on le veuille ou non, en savent plus que nous…

Derrière cette question de la technologie, grand facteur d’accélération du temps et des échanges, se profile l’inquiétude de la temporalité spécifique de l’univers communiste. En effet, que reste-t- il à une société communiste au temps arrêté, puisque temps du bonheur et de l’épanouissement ? Elle se dessine hors temporalité historique, se voulant elle-même, mais sans dessein, sans grand projet. Pourtant, il est bien difficile d’annihiler le sujet, créateur de son temps et de ses projections. A partir de là, quel rôle pour ce désir qui meut les hommes et convoque la nécessaire égalité géométrique, facteur de différentiation du mérite ? Dans la perspective anthropologique, la compétition des désirs convoque l’investissement et le sacrifice des hommes dans leurs activités. Elle dessine des temps divers, des rythmes variés, source de demandes qui portent sur le regard de l’autre. Les sujets réclament alors reconnaissance et valorisation. On peut critiquer l’égalité géométrique autant que l’on veut, cependant, sans pouvoir éliminer ce qui la sous-tend : le dynamisme du désir. A moins de nous réduire aux purs besoins, obsession des dictateurs à vocation sociale.

Des questions soigneusement évitées par Jacques Attali. Même si Marx a fait du capitalisme moderne un des stades du progrès, dépassé par la dictature du prolétariat où les élections existent, sa philosophie obsédée par l’égalitarisme de fait et non de droit, en fait une des pensées les plus explosives de l’histoire.Or, le danger pour toute philosophie de l’histoire ou grande téléologie est d’être contredite par l’histoire elle-même. Or la généralisation progressive, douloureuse et laborieuse, du modèle de la démocratie libérale pourrait peut-être signifier que l’objectif n’est plus la révolution de l’appareil de production, ou si l’on veut, l’harmonisation de la nature des forces productives avec des rapports de production enfin strictement égalitaires (cf, les relations sociales nées de la structure de ces mêmes forces), mais le désir d’une plus juste redistribution de la richesse. Rester un sujet et souhaiter plus de dignité. C’est le message que nombre de peuples adressent au marxisme dans leurs revendications de plus de démocratie. Ce qui passe absolument par l’intransigeance face à tous les risques dictatoriaux, qu’ils soient drapés dans le savoir de l’identité occulte des peuples ou dans l’eschatologie de leur temporalité. Seules les garanties politiques de liberté et de propriété privée construisent les remparts face à l’oppression des hommes et face à la volonté propagandiste des figures charismatiques de créer un peuple de toutes pièces. Attali jouit donc de sa propre nostalgie en isolant Marx des tentatives politiques marxistes. Par ce sentimentalisme coupable, il aura malgré tout, porter jusqu’aux cimes de la spéculation intellectuelle, Marx comme l’Esprit du monde. Esprit dont le monde, précisément, ne souhaite apparemment pas le retour. 

 

Bruno Guitton

 

* Jacques Attali, Karl Marx ou l’Esprit du monde, Fayard, 2006.

1- Michèle Bertrand, écrivait, en 1979, dans Comprendre le marxisme et l’histoire (Editions Sociales):  Les expériences socialistes contemporaines nous amènent à reconsidérer la question (disparition de l’Etat) car, dans aucun des pays, où l’appropriation des moyens collectifs de production semble pourtant irréversible, l’Etat n’a disparu. Sans doute, on peut se demander si l’appareil d’Etat transmis par l’ancien régime a réellement été brisé, ou si on ne s’est pas borné, pour une certaine part, à le reprendre et à le faire fonctionner tel quel… Si le socialisme doit être une autogestion intégrale de la société par elle-même, dans tous les champs de la vie sociale, briser l’appareil d’Etat ne saurait se limiter à une action institutionnelle ni à l’appropriation collective des moyens de production. La transformation des mentalités en fait partie.L’argument est très représentatif de la logorrhée de la disculpation de Marx, mais essayons de le passer au crible de la critique. 
Première erreur commise par Michèle Bertrand : l’appropriation des moyens de production n’est nullement irréversible comme elle le croyait. La fin du bloc de l’Est nous l’a montré. Le scientisme des marxistes révèle sa vraie nature, celle de la foi ou adhésion sentimentale et affective à une doctrine.

Deuxième erreur : les dictatures marxistes n’en ont pas fini avec l’Etat antérieur. Si justement ! La répression et la terreur, les déportations et exécutions ont fait leurs œuvres. Le Goulag semblait même être une garantie de la protection du retour de l’ancienne structure…

Troisième erreur : Le progrès des mentalités. On n’a pas à transformer des mentalités quand le pouvoir appartient à la sagesse du prolétariat, ou alors, c’est lui-même qui opprime en utilisant l’appareil d’Etat. Plutôt étrange, un prolétariat qui s’opprimerait lui-même… 
2- Karl Marx, Le 18 Brumaire de L.N. Bonaparte, Editions Sociales, p 50-51.

3- Karl Marx, L’Idéologie allemande, Editions Sociales, p50.

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