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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

Les Etats-Unis vus par Bernard-Henri Lévy.*

Publié le 16 Septembre 2006 par Bruno Guitton in Philosophie

 

Les Etats-Unis vus par Bernard-Henri Lévy.*


Les Etats-Unis font peur. Cibles des pires critiques, objets de dédain des européens, monstres du consumérisme, apôtres de la culture « Mac Do », nouvel empire aux interventions militaires douteuses, avant-garde de la mondialisation, galaxie de la finance, sanctuaire de l’argent, l’image de ce pays véhicule clichés et préjugés. Aussi, en 1835, Alexis de Tocqueville avait fait le déplacement sous le prétexte d’une visite de leur système pénitencier. De la Démocratie en Amérique est le prodigieux ouvrage qui en témoigne. Avec American Vertigo, le philosophe Bernard-Henri Lévy met ses pas dans les traces tocqueviliennes. 20 000 kilomètres dans le pays à la bannière étoilée et la volonté, enfin, dirions-nous, d’aller y voir de plus près. Qu’est-ce que l’identité américaine ? A-t-on raison de résumer les USA à ces opinions vite partagées par des européens riches d’histoire et de culture ? A la lecture, il ressort non pas un pays mais une mosaïque bigarrée, un kaléidoscope d’impressions que seul un si long voyage pouvait susciter. 
On y découvre d’abord, sur le plan politique, des démocrates au plus bas depuis l’affaire Clinton Lewinski, en panne d’idées et souffrant encore de leur débâcle électorale, tandis que les néo conservateurs effectuent, de leur côté un véritable examen de conscience, renouvelant leurs approches des principaux problèmes dont pâtit le pays grâce à une dialectique où les différents courants s’opposent sur des questions importantes de la vie américaine : violence, chômage, politique étrangère,etc. Reste l’espoir que BHL entrevoit en la personne du démocrate métis Barack Obama qui souhaite une Amérique réconciliée où un membre de la communauté noire ne joue plus la revanche contre les blancs : à voir…

Mais d’un côté, la politique, et de l’autre la profonde meurtrissure de la violence de la réalité ou de la réalité violente. On accompagne avec intérêt notre philosophe dans la visite du système des prisons où se côtoient prisons privées et publiques. Entre la volonté d’isolement et de rejet de leurs délinquants, essentiellement hispaniques et noirs, et les quelques pénitenciers qui pensent autrement l’enfermement en projetant une possible réinsertion, l’Amérique refuse obstinément de voir l’échec de son néo capitalisme sauvage. En effet, les communautés en question sont les plus touchées par un système, qui, s’il continue à produire d’impressionnantes richesses, est aussi une incroyable machine à exclure et à détruire les existences. Les centres de détention de Rickers Island à New York, d’Angola à la Nouvelle Orléans, ou l’Eastern State Penitentiary à Philadelphie en sont de cruels exemples.

 

Qui prend alors conscience de ce désastre que révèle l’immense population carcérale des Etats-Unis ? Comme il n’y a pas d’Amérique sans ses stars du cinéma, la conscience civique et politique des vedettes s’inquiète elle aussi des derniers développements de l’évolution du pays : vague de puritanisme, de radicalisme religieux, multiplication des sectes, loi de paupérisation de ceux que l’économie marginalise peu à peu, etc. Warren Beatty, Sharon Stone étonnent BHL par leurs analyses pertinentes et alarmistes. Patriotisme civil reconnaîtra-t-on. Cependant, l’affaire n’est pas si simple. On est surpris par un territoire qui inscrit dans sa chair l’abandon de son outil de production. Dans certaines villes comme Détroit ou Buffalo, les friches industrielles se multiplient. Ainsi est-on attaché au sol de la nation tout en désertant de grandes parties du territoire pour délocaliser les industries. Les villes fantômes ne sont donc pas l’apanage du far West d’il y a deux siècles. Imaginer la désolation et les paysages de la destruction, la ferraille des blocs formant les anciennes usines dans la solitude des centres de certaines villes, va contre les clichés d’une puissance économique portée par les grands trusts obsédés par la production nationale. Pourtant, l’éclatement du territoire est, de ce point de vue, bien réel.

Eclatement de l’espace économique et éclatement de son espace social également. Les Etats- Unis souffrent des dangers du communautarisme. Sectes, communautés ethniques, Eglises diverses, revendications des minorités sexuelles, découpages des villes par regroupement identitaire, langages pluriels qui peu à peu supplantent l’anglais, ces tendances menacent l’unité fédérale et pèsent de toutes leurs forces dans des campagnes électorales où le clientélisme fait la loi. Quelle surprise éprouve-t-on par exemple au récit de la visite de BHL à Sun City en Arizona ! Une ville fermée où le troisième âge vit reclus dans le confort, protégé par des services de sécurité, et isolé du reste du monde. Quelle déception lorsque notre philosophe rencontre, dans le Sud Dakota, Russel Means, leader de la nation indienne, antisémite vulgaire et grossier ! Quel étonnement de voir à travers les yeux de BHL les arabes du Michigan se constituer en lobby, sur le modèle du lobby juif !

Comment alors, contre l’éclatement, fédérer ? La mémoire pourrait-elle aider à une recomposition ? Pourtant, elle avoue en ce domaine son impuissance. Dans ses Considérations inactuelles, Nietzsche distinguait trois type d’histoire : l’histoire monumentale qui glorifie le passé des actes héroïques et des grandes œuvres, l’histoire critique qui examine, construit la distance et l’histoire antiquaire qui accumule les fétiches, s’éparpille, momifie en fabriquant la tradition. Or les Américains sont là originaux. Leur goût immodéré pour les musées en tout genre leur fait opérer une transmutation du processus logique de la mémoire : ils anticipent le vestige en fabriquant parfois de toute pièce l’archive qui figurera dans le musée. Les faux abondent et tout peut occuper sa place dans une mémoire éparpillée : bâte de base ball, assiette de fromages du mini bar où Kerry, alors candidat à la présidence, est censé se restaurer,etc. Les USA créent leur passé, émiettent leurs souvenirs, façonnent leur histoire. Si tout devient histoire justement, c’est que leur présent implore une origine, mais ne semble pas assez lucide pour la confier aux historiens sérieux.

Sana mémoire, comment penser l’histoire et le présent des Etats-Unis ? BHL convoque à cet effet deux intellectuels brillants Francis Fukuyama, Samuel P.Huntington.  Pour le premier, les USA représentent la fin de l’histoire, c'est-à-dire la victoire éclatante d’un capitalisme qui s’est peu à peu généralisé et d’une forme d’existence politique libre réalisée dans la démocratie. Pour ce néo-conservateur, l’histoire atteint son moment terminal quand les principes de la pensée humaniste semblent s’être progressivement appliqués, sans laisser de place à une quelconque alternative. La mort du communisme, les échecs sanglants des totalitarismes sont autant de preuves que la démocratie et le capitalisme libéral n’ont plus véritablement de concurrents. Qui mieux que les Etats-Unis incarnent cette sûreté de soi entre une philosophie, une Idée et son expression réelle ? Mais face à Fukuyama, Huntington, auteur du Choc des civilisations, soutient au contraire que le présent des USA est celui de la confrontation avec la civilisation islamique. Au-dessus des sociétés s’élèvent des superstructures de civilisation qui sont les grands repères de l’identité. Avec leur libéralisme et leur religion chrétienne, les USA portent le flambeau d’un occident démocrate et humaniste, ultime rempart face aux valeurs exactement opposées de l’islam. Visions certes schématiques, réductrices, partisanes, mais qui ont le mérite, à la fois d’exprimer un présent comme ultime conséquence révélatrice de la filiation, donc de la succession des événements du passé, ainsi que d’une prise de position face au terrorisme du 11 septembre. Avatar tragique qui ne remet nullement en cause la mission américaine d’être la vérité de l’histoire et qui exige au fond une vaste opération de police mondiale chez Fukuyama, épiphénomène dangereux annonciateur de plus grandes déflagrations chez Huntington, le terrorisme ne revêt pas pour BHL la même signification. D’abord parce que le présupposé ou le postulat d’une fin de l’histoire n’est que le désir d’une téléologie de plus, et que la subjectivité est reine aux Etats-Unis, empêchant dans le triomphe de l’individu toute projection politique sûre ou géopolitique durable. Ensuite parce qu’avec leurs contradictions, leurs diversités, les USA ne se laissent pas synthétiser ou résumer à l’uniformité d’un concept et que dans leur capitalisme même, les antagonismes, lignes de fracture, hésitations et déchirures sont incontestablement profonds. Terrorisme aveugle donc, avatar du fondamentalisme et d’un nouvel obscurantisme religieux, il est, avant tout pour BHL, un danger pour l’islam lui-même qui ne peut se laisser réduire à l’enfantement d’un pareil monstre.

Mais il y a un autre danger, déjà bien présent et solidement installé. Avec 37 millions de pauvres, les USA souffrent d’une zone grise où la marginalité broie les hommes. Derrière l’obésité de leur capitalisme, derrière la façade du monde des possibles US, derrière le décor du CAC 40, le désespoir envahit les marges du système où l’assurance sociale n’existe pas, où la drogue, l’alcool et la violence règnent durement,  et où les strates sociales sont parfaitement étanches. Pourtant…

BHL est séduit par le patriotisme américain, clé de voûte d’une organisation qui aurait ployé lentement, sous le poids de ses contradictions. On est jeunes, vieux, juifs, amishs, arabes, gays, indiens, démocrates, républicains, mais avant tout américains. C’est sans doute là que le mythe joue encore pleinement son rôle unificateur. Peut-être parce que les USA sont toujours inlassablement à faire et à refaire. Peut-être parce qu’ils restent un pays qui proposent à ses immigrants un horizon et des valeurs, certes contestables, cependant qui sont indiscutablement celles sur lesquelles ce pays s’est construit. Peut-être parce qu’il s’agit d’une nation philosophique où la liberté est une obsession et où la notion de sujet triomphe dans sa sacralisation.
L’ouvrage de Bernard-Henri Lévy répond à une prise de risque. Sans tomber dans les clichés, il affronte par le voyage, et grâce à la réflexion philosophique, l’antiaméricanisme primaire et ses effluences dont certains se font les chantres avec impudence et exagération. Certes, on n’en apprend pas beaucoup plus sur l’Amérique. Presse, livres, films, reportages, nous ont montré la réalité complexe de ce pays. Mais on touche du doigt une difficulté majeure : comment résumer, traduire, penser l’existence d’une nation ? Comment y voir clair dans ce salmigondis où les contradictions ne cessent de se côtoyer ? Comment réussir ce pari quand, en plus, on est français, pétri de nos certitudes et de nos vérités ? Il nous semble que BHL y soit parvenu. Au-delà du style parfois pompeux aux mises en apposition pénibles, et d’une certaine prétention, réminiscence du rôle de l’intellectuel post sartrien, notre français, sait communiquer sa passion et sa tendresse pour des USA qui, littéralement, incarnent un défi pour l’analyse. En tout cas, une chose est certaine, il nous donne envie d’y aller voir, nous aussi, de plus près. 

 

BRUNO GUITTON

 

 

 

*Bernard-Henri Lévy, American Vertigo, Grasset, 2006.

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