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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

Nietzsche ou le petit maître ?

Publié le 27 Mai 2006 par Bruno Guitton in Philosophie

Nietzsche ou le petit maître ?

Michel Onfray nous livre avec la Sagesse tragique ou du bon usage de Nietzsche une introduction à la lecture de la philosophie nietzschéenne.

Michel Onfray avait 29 ans lorsqu’il écrivit la Sagesse tragique*. Manuscrit de jeunesse certes, mais l’auteur y déclarait déjà sa flamme pour le sulfureux philosophe allemand. Outre l’attachement d’Onfray à la pensée nietzschéenne, l’objectif est aujourd’hui de restituer au public l’authenticité des intuitions du créateur du surhomme contre toutes les interprétations malintentionnées (cf.Récupération raciste, métaphysique, national-socialiste,etc.) L’intérêt de l’ouvrage correspond surtout à une introduction synthétique à l’œuvre de Nietzsche. Livre en deux parties, Onfray y  restitue d’abord à son grand maître son génie de psychologue. Nietzsche fut sans doute le premier des philosophes à s’intéresser à  la question qui ?, c'est-à-dire au sujet du discours, à sa biologie, à l’état de ses forces vitales, et non à la question du contenu spéculatif du message, au sens profond du discours, condamnant en quelque sorte le quoi à partir d’une évaluation du qui. Ainsi, toutes les valeurs transcendantes de la religion, de la morale, du socialisme et de la politique démocratique sont démasquées quant à leur origine : une volonté de puissance faible qui se retourne contre l’homme lui-même, l’uniformise, et nie les natures énergétiques généreuses. Puis, la seconde partie évoque le dépassement du nihilisme dans la figure du surhomme, typologie d’être affirmatif, jouisseur, acceptant la vie comme forces. Cependant, on peut s’interroger sur la nécessité de cette parution. Les ouvrages de vulgarisation sur le poète du Zarathoustra sont nombreux, souvent plus complets, parfois plus précis. Pour nous, La Sagesse tragique n’ajoute, ni ne retranche à l’œuvre d’Onfray. De plus, elle fait incontestablement pâle figure face aux grands commentateurs du père de la Généalogie de la morale : Heidegger, Deleuze, Fink, Klossowski par exemple chez qui il s’agit de repenser les intuitions du maître dans le mouvement de leur philosophie propre. A notre sens, la portée de l’œuvre de Nietzsche reste problématique : les tentations qui en émanent ne laissent pas d’inquiéter. Les contradictions abondent. L’on ne peut se contenter de les faire jouer renvoyant les affirmations à leurs négations. Un exemple: on observe des traces d’antisémitisme dans son écriture,  mais en réalité, il rejette l’antisémitisme des nationalistes allemands, donc pas d’antisémitisme chez lui… Nietzsche brouille les pistes en y prenant sans doute un malin plaisir soutenant que la contradiction n’a jamais été un argument contre la vie.

 Mais il y a aussi certaines remarques d’Onfray fort préoccupantes. Jugez plutôt : «  Laissons de côté les croyants qui se tournent vers le ciel et ses fictions, sacrifient aux mythes et aux fables parce que les hommes politiques aux commandes dans ce XXe siècle- de Staline à Mitterrand- les ont trahis, leur ont menti, les ont floués. » Onfray a peut-être le sens des formules saisissantes, mais pas celui de l’argumentation philosophique précise. Or l’amalgame n’est pas un art, plutôt l’aveu d’une inconséquence, d’une incroyable désinvolture. On veut choquer, mais on oublie que la philosophie se doit de raisonner ce qu’elle raisonne. Ou encore : « Qu’un peuple musulman trouve secours en Allah parce que l’Occident l’a colonisé, humilié, bafoué, exploité, exterminé, maintenu dans la sujétion et la pauvreté, voilà rien que très normal». Après l’amalgame, le raccourci… Onfray a son histoire, reste à savoir si c’est celle des historiens, c'est-à-dire celle de la vérité. Cette pétition de principe bien pensante, bien dans l’air du temps, où l’Occident colonial fabrique lui-même le terrorisme qui le frappe, semble plutôt définir Onfray comme un nouveau sophiste de l’air des médias et non comme l’héritier d’une lecture réappropriée de Nietzsche. 
Plus qu’une actualité réellement philosophique de Nietzsche, la Sagesse tragique refait surface dans un contexte, celui d’une société française qui doute de tout et qui devient grande maîtresse de critiques. A Descartes pourtant, ne manquait pas l’évidence de son cogito. A nous autres, français, font cruellement défaut quelques repères pour nous orienter, ne serait-ce que dans la pensée... Onfray contribue au doute non méthodologique, mais purement psychologique, le tout avec la bonne conscience des rebelles médiatiques. 
Mais rassurons-nous, de tout temps, il y eut de petits maîtres qui vivaient dans l’ombre des grands. Reste Nietzsche. Obscur, méchant, libérateur, jubilatoire, énergique et tentateur. Allons plutôt le lire, lui…

 BRUNO GUITTON

*Editions Livre de poche, collection Essais

 

 

 

 

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Sejan 20/11/2006 16:01

Je n'avais pas lu cette chronique. Intéressante. Et qui converge avec mes impressions très réservées, basées il est vrai sur un seul bouquin. Par affection pour Cripure, héros du Sang noir de Louis Guilloux, j'ai lu il y a quelque temps Physiologie de Georges Palante, dudit Michel Onfray. Palante est le modèle de Cripure. Je ne vous apprend  rien. Décevant. Onfray s'y révèle affirmatif et phraseur, mais laisse, livre refermé, peu de traces. Rien à voir avec l'épaisseur prenante du roman de Guilloux. Peut-être aussi un peu à voir avec ce qui me paraît souvent être - sauf votre respect, comme on disait autrefois - l'indiscutable triomphe de la littérature sur la philosophie ...

Bruno Guitton 21/11/2006 03:40

Sejean
Je ne peux avoir que de la sympathie pour un écrivain comme Guilloux qui surnomme son personnage principal dans le Sang noir, Cripure, contraction de la Critique de la Raison Pure...
Pour Onfray, je vous rassure: nous ne sommes pas des amis...
BG