Quelques richesses du Rire de
l’ogre.
Nous ne sommes plus en guerre. Notre génération, celle née dans les années 60,
considérait la seconde guerre mondiale comme fort lointaine, ignorait l’Indochine et se trouvait trop jeune pour s’impliquer dans la guerre d’Algérie. Vivons donc heureux dans la paix, voilà ce
que nous nous disions, or le rire de l’ogre le roman de Pierre Péju, écrivain et professeur de philosophie, ne semble pas d’accord avec cette
injonction rassurante. La guerre est toujours là. Avec elle, ce qui la nourrit constamment : la violence et la haine. Après les événements tragiques, les effluves du mal continuent à
contaminer la vie des êtres. Paul Marleau et son amie allemande Carla, les deux personnages principaux du livre, l’éprouvent obscurément tant leurs vies sont dialectiquement influencées par les
horreurs du passé. Avec l’assassinat du père de Paul au jardin du Luxembourg et la folie de la mère de Carla, ces deux êtres à la dérive cherchent,
l’un dans la sculpture et l’autre dans la photographie, à dire ce mal qui hante les générations au-delà du passage du temps. En effet, nous abritons la possibilité du mal absolu, et ce que Pierre
Péju nous révèle clairement est la continuité de cette obscurité du dedans. Paul ressent cette ombre dans la figure de ce père arrêté par les nazis, libéré par son oncle collaborateur et
poignardé parce que sur les ignominies de ce même oncle, il en savait trop. L’ombre est aussi celle de Kunz, professeur de philosophie, ex officier pendant la guerre d’Algérie, qui également fit
sa sale guerre. Quant à Carla, elle est la fille du docteur Lafontaine, témoin avec son ami le lieutenant Moritz, des exécutions des juifs d’Ukraine perpétrées par les Commandos Spéciaux des SS
et de la Wehrmacht
Mais le roman ne se limite pas à cette réflexion narrative, à cette fresque sur
le déterminisme sous-jacent de la violence et du mal dans la vie d’êtres qui tentent de s’y opposer ou de le comprendre, ou plus humblement de l’exprimer. Le thème de l’amour et de l’amitié n’y
est point absent. Avec les réapparitions sporadiques de Carla tout au long du roman, l’amour généreux et chaleureux de Jeanne la femme de Paul, la recherche d’une seconde vie de sa mère, Pierre
Péju s’interroge sur la place que ce sentiment peut occuper dans des vies abîmées par les échos souterrains du mal. Sans doute s’agit-il d’un constat d’échec entre Paul et Carla, qui ne peut
s’empêcher de fuir et de recueillir sur sa pellicule, dans tous les endroits du monde où la guerre déchire les hommes, les visages de l’horreur des bourreaux et des victimes. Carla lui échappe
toujours, constante liberté que rien ne parvient à stabiliser, à part Kunz, un temps, celui de l’enfantement et du rôle de mère endossé
provisoirement. Même Jeanne, figure pourtant positive, douce optimiste et pétillante, n’échappera pas, dans des circonstances tragiques, au combat contre la maladie, lente décrépitude qu’elle
essaiera de vivre dignement. Comment alors réellement vivre l’amour dans un monde où la constance du meurtre, de la torture, et de la violence emporte toute construction existentielle
positive ? Comprenons bien : nos héros n’ont aucune attirance pathologique pour le morbide, ils réalisent simplement que le mal fut et
demeure, qu’il est porté par les hommes et qu’il recèle des conséquences dont la longévité construit un destin.
Mais cette prise de conscience diffuse a besoin de vecteurs, ici esthétiques,
pour s’exprimer, s’élucider. C’est aussi l’un des grands enjeux de l’écriture de P.Péju. Enjeu d’ailleurs assez controversé. Pour Paul, c’est d’abord le dessin et l’omniprésence de son petit
cahier où il esquisse les formes torturées et décharnées d’une imagination tourmentée. A partir de la rencontre avec le sculpteur Dodds, s’impose à Marleau la nécessité de la sculpture. Et
contrairement à ce que certains ont pu écrire sur le « convenu » des pages sur l’art écrites par Péju, la sculpture y est saisie subtilement, pas seulement comme art de ce qui donne
forme à la matière dans l’usage des techniques, mais comme combat entre le sculpteur et le bloc de pierre, et surtout comme essai d’entendement de ce que la matière exige. Elle a ses
respirations, sa géographie et son espace organise le vide autour d’elle-même. Face à elle, l’artiste ne crée pas seul. Il crée avec elle, à partir de ces propres exigences qui prouvent qu’elle
n’est pas simple mise à disposition. Mais s’il y a une réflexion sur l’art dans ce bel ouvrage, plus spécifiquement centrée sur la création, qu’en est-il de l’art de Péju lui-même ?
Extraordinairement précise, son
écriture synthétise avec une clarté et une pertinence exemplaires des questions complexes, dont on s’effraie à imaginer ironiquement le nombre
impressionnant de pages de psychologie qui leur sont consacrées. Un exemple ? Que penser de cette période de la vie, si étrange et tellement unique, celle de la quarantaine ?
Lisons-le.
Est-ce la quarantaine ? La
« mise en quarantaine » ? Un âge où il faut subir un isolement très particulier, mais dont on ne peut parler à personne. Etrange réclusion à mi-chemin. On est en pleine possession
de ses forces, mais on se trouve brutalement mis à l’écart de la jeunesse, à laquelle plus jamais on aura accès et encore loin de la vieillesse. Et, dans cette solitude insoupçonnable, on se
voit contraint de participer avec entrain
aux choses de ce monde, condamné au sérieux et à l’efficacité, embarqués avec femmes et enfants pour la survie.
Pierre Péju Le rire de l'ogre. P324. Gallimard. Folio Essai.
Prenons la difficulté des retrouvailles avec un être que l’on n’a pas vu depuis très
longtemps :
Qu’est-ce que quinze années ? Et
qu’est-ce que deux êtres peuvent avoir à se dire quand des vies si différentes les séparent ? Même si un lien énigmatique et puissant les a unis un jour, il y a un vide que les mots, les
précautions, la meilleure volonté ne parviennent pas à franchir. Sourires et souvenirs tombent dans ce vide, et l’on découvre bien vite qu’il est impossible d’atteindre ne serait-ce qu’un peu de
la réalité sensible de l’autre.
Ibid. 334
Ou l’amour comme énigme :
Mais essayez plutôt de concevoir un
humanisme qui serait aussi un « énigmatisme ». Oui, une énigme ! Chaque homme est une question dont la formulation ne peut être que très étrange. D’ailleurs, sans énigme, pas
d’amour ! Tout ce que je peux vraiment aimer chez l’autre, c’est précisément son énigme, l’interrogation qui le ronge et qui le vide et qu’il trimballe partout, et qu’il ne saura jamais
formuler lui-même et que je suis encore moins capable de formuler à sa place.
Ibid., P216
Ces quelques citations, prises en fonction de notre intérêt, montrent donc bien
cette facilité avec laquelle Péju livre en quelques lignes rapides sa pensée et son analyse. Ne boudons pas notre plaisir, ici celui de la compréhension claire de thèmes parfois difficiles,
rendue possible par le talent de l’auteur. Et rappelons-nous qu’il s’agit d’une qualité rare…
Pour finir : Le Rire de l’ogre mérite
donc une lecture attentive. Dans cette expérience qu’est la rencontre entre le lecteur et les personnages du livre, se dira sans doute la prise de conscience de la difficulté que les individus
ont à se frayer un chemin individuel dans l’histoire, décor des désordres collectifs.
BRUNO GUITTON
ANNEXE :
Extrait d’une interview de l’auteur :
"Le Rire de l'ogre" médite sur la brutalité du XXe siècle, diriez-vous
qu'il s'agit du roman d'une génération ?
« J'ai souhaité écrire une sorte de fresque sur ce que j'appelle les fêlures
du mal ou les fêlures de guerre en temps de paix. C'est un roman qui voudrait montrer que les guerres ont sur nous un effet secret, non seulement les guerres anciennes mais également les guerres
actuelles, qui nous paraissent lointaines parce que nous sommes dans le confort ou dans la paix. Je ne pense par ailleurs pas que l'on puisse penser le vingtième siècle sans douleur. C'est un
siècle d'une grande brutalité, d'une grande ambiguïté, qui a réalisé les pires horreurs à une échelle massive et qui, paradoxalement, a offert de grandes possibilités de bonheur individuel. "Le
Rire de l'ogre" médite là-dessus à travers évidemment des faits et des personnages.
J'ai toujours considéré que la littérature allait explorer des zones de
notre sensibilité que la philosophie, la politique, la théorie en général ne peuvent pas explorer… »