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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

De l’introspection chez Michel Del Castillo

Publié le 15 Décembre 2008 par Bruno Guitton in Littérature

 

De l’introspection chez Michel Del Castillo

 

 

 On ne peut tout lire. Certes. Mais quand même… Ceci ne peut valoir de justification quand on prend conscience que l’on est passé à côté d’un très beau livre où littérature et philosophie s’articulent harmonieusement : Vie mentie de Michel Del Castillo (1). Encore un roman sur le « je » me direz-vous, oui , mais avec bonheur et profondeur cette fois.

Alors de quoi s’agit-il ? L’histoire est celle de Salvador Portal, coach d’hommes d’affaire à la réussite brillante. Mais la façade cache une réalité toute autre. En effet, peu à peu, l’alcoolisme s’empare de la vie de notre coach, trahissant sa déception d’une existence en réalité bien superficielle. Une sorte de malaise implicite et permanent hante son quotidien de bobo. La clé de sa déchéance comme celle de sa rédemption réside dans la relation avec Véra sa grand-mère, personnage mystérieux, rigoureux, authentique, exigeant, moralement sincère. Dans la relation avec Véra, Salvador, découvrira dans un long voyage intérieur ses origines : Véra, marié à Rafael Portal un jeune universitaire républicain spécialiste de la culture arabo-andalouse et disciple du philosophe tragique Miguel de Unamuno, a fui l’Allemagne nazie pour l’Espagne pays traversé et transporté par de tumultueuses aspirations à la liberté; puis a rencontré le franquisme dans des circonstances tragiques. Cet amour passionné entre la belle Véra et Rafael l’intellectuel exécuté par la phalange, la laissera seule bien des années après dans la maison de retraite, où se retirant dans ses souvenirs, elle a choisi de s’éteindre. A la suite du suicide de son fils Gonzalo, sa déchéance s’accélère et elle perd peu à peu la raison. Le décès de Véra décide S. Portal de se lancer dans la quête de soi grâce à l’archéologie du passé. A cette fin, il se rendra en Espagne, pays des passions et des engagements, où il réussira à se réconcilier avec lui-même, mettant à distance le monde social, sa réussite et la vacuité d’une vie où les éléments de la modernité sont enfin relativisés.

 

Avec ce roman, se trouve, de notre point de vue, illustré dans une belle histoire, le caractère essentiel de la recherche de soi, de son identité. M. Del Castillo a su montrer que cette quête, qui a donné lieu à bien des fadaises psychologiques dans l’idiosyncrasie littéraire et cinématographique française, ne pouvait être menée à son terme sans une introspection, toujours douloureuse, du passé du sujet. Ici pas de déterminisme sociologique ennuyeux ou de psychologisme déjà vu mais, comme pour beaucoup d’êtres humains, une mystérieuse pesanteur du passé qu’il faut par conséquent exorciser. Le héros découvre dans sa propre métamorphose l’originalité, la singularité des hommes dans la tourmente de l’histoire (cf. l’Espagne de Primo de Rivera, de la guerre civile et des conséquences du franquisme) et met à distance les idéologies dont l’ultime vérité est  toujours celle de la violence. Avec les personnages de Miguel de Unamuno et de Rafael Portal, il oppose aux excès des rouges et aux abominations du franquisme, simplement et uniquement, l’intelligence de ceux qui pensent, et qui se méfient des colporteurs de l’enfer. Mais en quoi consiste donc cette intelligence ? D’abord à un retour vers Socrate que M. Del Castillo figure à la fin de l’ouvrage : Je ne possédais aucune vérité, je n’en détiendrais jamais aucune, mais je savais désormais où elle se situait, loin, très loin, dans un ailleurs inaccessible. Je savais que l’important n’est pas ce qu’on possède, mais ce qu’on cherche. (2) Pour vivre cet état de Kénosis ou vide de l’âme, l’écrivain se souvient des conseils du vieux sage : Jetez toutes vos idées, elles vous empêchent de penser. (3) Et c’est bien ce que fait Salvador Portal, le fils, quand il abandonne les pseudo certitudes d’un monde social et économique où personne ne s’interroge sur les fins et où tout le monde ne fait, au plus, que fonctionner et ce, même si la bonne conscience d’aujourd’hui prétend aux certitudes sur la mondialisation, les questions d’écologie, la pauvreté du tiers-monde,etc…Se trouvent alors dans le roman quelques savoureux passages où sont attaqués les apôtres de l’idéologie car enfin, cette postmodernité de la consommation, des valeurs dites néolibérales, et aussi des évidences de la gauche bien pensante, n’est-elle point née des déceptions des idéalistes, notamment de ceux de mai 68 ? Lisez plutôt la diatribe de Roger, dans le roman ex soixante-huitard tragique car fondamentalement sincère, s’exprimant sur les activistes de la révolution de mai :Pourquoi cette haine ? Parce que nous détestions les hommes, parce que nous nous détestions nous-mêmes. Oh, nous parlions de l’Homme, cette abstraction, mais nous haïssions les hommes, ces bestioles ridicules et mesquines. Nous étions des petits-bourgeois remplis de fiel, gonflés de haine et de suffisance. Nous savions parler, jongler avec les idées. Nous jouissions de notre petite célébrité. La Révolution, c’était le pré-texte, mais le texte, c’était la plus vieille rengaine de la bourgeoisie : l’envie. Alors, cachés derrière nos théories, nous avons fait des carrières d’envieux. » p 161

En effet, la quête de Salvador ne va pas sans la rencontre des obstacles intérieurs et extérieurs qui la rend difficile ou qui camoufle à ses yeux les véritables ressorts du réel et des êtres. N’oublions pas la phrase que M. Del Castillo met en exergue de l’ouvrage : Pour notre esprit, le mensonge est devenu le pain quotidien" écrivait en 1936, peu de temps avant sa mort, Miguel de Unamuno. Mensonges de la communication, des « communicants », de la délocalisation comme alibi, de la mondialisation comme épouvantail, de l’écologie comme obsession d’une époque, du tiers-monde comme préoccupation des bobos,etc... Salvador devra donc triompher des opinions, les vieilles ennemies de la philosophie, pour, non pas avoir des idées (cf.l’époque en fait cadeau à foison), mais pour penser. Or, on ne pense que si c’est le « je » qui l’assume et non l’époque et ses sirènes. L’aventure autobiographique apparaît donc comme la condition de la liberté de soi.

C’est vraisemblablement le beau message de M. Del Castillo.

 

 

BRUNO GUITTON

 

1-Michel Del Castillo , Vie mentie, Editions Fayard, Août 2007.

2- Michel Del Castillo , Vie mentie, Editions Fayard, Août 2007, P 364  

3- Miguel de Unamuno cité par Michel Del Castillo , Vie mentie, Editions Fayard, Août 2007, P 32

 

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