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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

Vieilles évidences…

Publié le 9 Août 2008 par Bruno Guitton in Philosophie

 

Vieilles évidences…

 

Il est intéressant de lire ou de relire l’André Gide du Retour d’Union Soviétique. Texte de 1936 qui relate le voyage de l’écrivain en terre stalinienne. Pourquoi ? Parce que les génies, lorsqu’il s’engage en politique, sont toujours passionnants. Non seulement parce qu’ils disent autrement ce que des militants de base sentent confusément et taisent prudemment, mais aussi parce qu’ils se séparent peu à peu d’une doctrine par leur lumière naturelle critique.

Soyons schématique : Gide reste communiste. Sa foi demeure dans la mesure où l’intellectuel a toujours affaire avec l’idéal. Or, en se remplaçant dans le contexte, les espoirs dans le régime de l’URSS sont peut-être encore compréhensibles. Ce pays rappelle le rêve d’égalité et le refus des valeurs bourgeoises, paravent moral de l’exploitation capitaliste,. On a bien essayé quelque chose de différent dans la sphère politique soviétique, c’est une évidence que l’on ne peut éviter de constater. Et cet essai disposait incontestablement de sa logique.Mais, la question devient rapidement chez notre écrivain, celle de savoir dans quelle mesure, ce différent réussit ou pas.

Derrière l’exercice méticuleux qui consiste à faire la part des choses entre l’idiosyncrasie russe vue par notre européen (cf.goût des russes pour les palabres, patience viscérale face à un temps vécu comme destin,etc..) et les dérives du système (cf. la reconstitution d’inégalités dont la nature n’est pas tant d’abord économique qu’elle n’est politique, mauvaise qualité des produits de consommation, bureaucratie tatillonne, culte de la personnalité, etc.), se profile la rude interrogation sur une nécessaire perversité de l’organisation stalinienne, perversité rendue visible par la volonté étatique de tout uniformiser. Là où l’égalité se confond avec l’identité, le moi est nié, traqué, vilipendé et il ne reste plus qu’à être un exemplaire du genre, sans pouvoir de distanciation.Le sujet est remplacé par le camarade. En ce sens, Gide est surpris et outré de l’ignorance des soviétiques de ce qui se passe à l’ouest, terre d’oppression qui cumule aux yeux des interlocuteurs qu’il rencontre, tous les retards. C’est que l’uniformisation a sa condition de possibilité : pour être un, il faut asséner le message du multiple des inégalités du monde capitaliste où tout est injustice, c'est-à-dire où tout est retard structurel sur une voie, qui ne peut être celle du bonheur collectif. Or, oui, il y a bien des tramways, des écoles, etc, dans la France des années 30 et même en 1936, une belle préoccupation de justice sociale avec les congés payés. Ceci ne peut cadrer avec l’URSS comme phare du bien être social du monde prolétarien. Mais, au fond, s’il y a surprise des soviétiques rencontrés par notre écrivain, convenons que l’absence de débat sur les voies de réalisation du communisme y est pour beaucoup… Gide constate que le pouvoir critique de l’esprit est ici nié (1). Dans ce cas, quelle culture et quels arts ? La lucidité de Gide fait alors du bien au lecteur. Un idéal politique de bonheur ne peut, sans risquer de se renier, interdire la libre expression. Or, quand le travail de l’artiste doit avant tout se préoccuper d’une ligne de parti, on doit craindre le pire…

Résumons maintenant en quoi ce livre de Gide est intéressant pour nous aujourd’hui. En premier lieu, il permet de réaffirmer que si des intellectuels souffrent de cécité, ils sont aussi ceux qui peuvent ouvrir les yeux. En second lieu, le petit ouvrage attendrit en ce qu’il montre le combat intérieur entre les aspirations à l’idéal et les déceptions du réel. Certes, toute mystique finit en politique disait Péguy mais ici, la mystique finit en totalitarisme, ce qui reconnaissons-le fait finir la mystique en bien mauvaise politique. Enfin, avec le Retour d’URSS, Gide rappelle l’homme à l’exercice de la critique contre le risque des convictions. Voilà le véritable pacifisme. Quand, chez un homme, le doute joue comme méthode et que le sens critique est toujours aux aguets, alors réjouissons-nous, la violence est toujours déjà neutralisée.

BRUNO GUITTON

 

NOTES :

 

1- En U.R.S.S. il est admis d'avance et une fois pour toutes que, sur tout et n'importe quoi, il ne saurait y avoir plus d'une opinion. Du reste les gens ont l'esprit ainsi façonné que ce conformisme leur devient facile, naturel, insensible, au point que je ne pense pas qu'il y entre de l'hypocrisie. Sont ce vraiment ces gens là qui ont fait la révolution ? Non, ce sont ceux là qui en profitent. Chaque matin la Pravda leur enseigne ce qu'il sied de savoir, de penser, de croire. Et il ne fait pas bon sortir de là ! De sorte que, chaque fois que l'on converse avec un Russe, c'est comme si l'on conversait avec tous. 

Gide, Retour d’Union Soviétique.

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