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Dialegein

La formation philosophique ouvre l'esprit à la considération de la diversité des objets. Ce blog d'un professeur de philosophie propose des articles thématiques variés.

L’homme qui voyait des micro fascismes partout.

Publié le 24 Août 2007 par Bruno Guitton in Philosophie

L’homme qui voyait des micro fascismes partout.

 

Dans sa chronique du mois d’avril 2007 (1), Michel Onfray s’inquiète du net. Notons d’abord qu’il s’en inquiète car un de ses lecteurs a usurpé sa signature pour en calomnier un autre dans un site d'un des grands hebdomadaires français... Drôle de mœurs chez les clients d’Onfray, à son grand désespoir d’ailleurs…Son blog, tenu durant les présidentielles, a effectivement permis à l’opinion de se déchaîner. Grossièretés, propos violents, attaques personnelles, etc. il aura tout essuyé l’auteur du Traité d’Athéologie. Evidemment, on ne peut que condamner ce type de propos et la lâcheté que la « toile » permet de dissimuler. Mais rappelons tout de même Onfray à ses devoirs de philosophe :

1-   Tout engagement se paie dans la mesure où toute liberté a un prix.                                     

 2- La violence avec laquelle parfois il qualifie certains écrits, et par exemple la pensée qui s’inscrit dans la tradition chrétienne, risque effectivement de déchaîner moultes passions. Ce n’est pas tant la thèse, peu novatrice après Nietzsche, que les mots pour la dire.

3- Onfray n’aime guère la morale, bien qu’il en adopte souvent le ton docte et hautain. Lorsque cette atrophie du personnage guide ses choix aux présidentielles et que ceux-ci sont assez changeants d’ailleurs, certains s’agacent. Même ses amis du PC…                                            
4- Si Onfray n’accepte le dialogue qu’avec les penseurs, voire même les simples citoyens en accord avec ses positions, il ne fait pas preuve d’une grande sagesse dialectique. La philosophie est confrontation quand elle sort du confort des amphithéâtres universitaires, des conférences entre amis ou des invitations des médias.

Donc Onfray se plaint du net. Pour lui, je le cite : la plupart du temps, le moins intéressant de l’humanité s’y ébat sous couvert de liberté alors qu’il ne s’agit que de licence, la licence étant le moteur des micro fascismes post-modernes – dont celui qui infecte internet. (2) Mais c’est une fois de plus accuser les moyens en les hypostasiant, comme le faisait en son temps Marcuse (3) avec le projet technique totalitaire. Or cela n’a pas de sens en soi. Internet est une vitrine. On y contemple le monde tel qu’il s’exprime. Quand on navigue, tout peut arriver. On peut rencontrer tout et tout le monde. Avec ses passions, tristes ou pas, ses opinions, superficielles ou pas, ses accès d’extrémisme ou pas, la toile montre simplement la pauvreté et la richesse de nos temps. Le miroir renvoie drastiquement nos images d’individus post-modernes ballottés par les vents d’une époque qui n’a jamais donné autant de moyens d’expression à ses concitoyens. La puissance aveugle et la licence inconsciente existent. En ce qui concerne les micro fascismes post-modernes, nous dirions plutôt que les dogmatismes de l’individu x, ses convictions, croyances intolérantes et autres abcès spirituels purulents s’exhibent sur le net avec plus de visibilité. Mais nous ne saisissons pas bien pourquoi Onfray voudrait cacher la face obscure de notre humanité.

Avec le net ou sans,  la confusion était toujours déjà là. Il suffit d’écouter l’opinion pour saisir d’emblée que l’analyse, ou est absente ou n’est pas bien claire. Socrate en avait fait le brillant constat en son temps. Internet prend acte et sans doute démultiplie. L’humaine condition, dans sa variété la plus exotique et parfois la moins féconde, s’y exhibe sans retenue. C’est la grande foire à laquelle Epictète consacrait quelques réflexions savoureuses dans ses entretiens.(4) En observateur sarcastique, on peut s’y promener pour y faire son miel ou simplement la raconter comme le nouveau grand récit technologique de la doxa. Alors, y a-t-il risque ? Il nous paraît moins dangereux que l’éternelle possibilité de fascination de l’opinion pour quelques tribuns musclés, le plus souvent racistes et violents, que les médias ont parfois, sous couvert de liberté d’expression, largement exposés au regard des téléspectateurs. Et puis, opposons à ces médias dont les lobbys contrôlent la pensée dans une expression politiquement correcte, le foisonnement du net. Difficile de voir, sur TF1, notre président un tantinet pris de boisson à sa conférence du G8  tandis que sur les sites de partage de vidéos, c’est heureusement possible. Visiblement, défier un russe quand il s’agit d’alcool comporte ses risques…

Mais revenons aux inquiétudes de M.Onfray : Qui peut faire la différence entre vérités et falsifications ? Sinon celui qui sait déjà, autrement dit la personne ayant bénéficié d’une éducation de papier, appuyée sur des ouvrages publiés chez des éditeurs sérieux qui garantissent la scientificité des propos tenus ? Pour l’instant, une poignée le peut encore. Mais quid de la génération d’étudiants qui rédigent ses devoirs avec Internet et dont les copies sont corrigées par des enseignants qui préparent leurs cours avec un même instrument si peu fiable ? Oui, à la vérité, il faut des tenants et nous doutons fortement qu’Internet les élimine. Nous pourrions en donner pour preuve le peu de succès de l’édition électronique. Avec le livre et les éditeurs sérieux, le rapport à la lecture attentive ne disparaît pas. Comparons dans le temps et dans l’espace pour nous apercevoir que la toile a élargi l’intersubjectivité aux dimensions planétaires, intelligence et bêtises également. Mais jamais il ne fut dispensé de s’orienter dans la pensée, et sur la toile non plus. Cela demande le même effort que dans le monde de l’opinion de l’avant Internet, dans le monde de la presse de l’avant technologie ou dans le monde des 727 romans de la rentrée littéraire… Quant aux étudiants spécialistes du copier coller, rassurons-les : ils n’iront pas bien loin, et quant aux professeurs qui se déchargent de cours, les élèves se chargeront de leur rappeler, espérons pas trop abruptement…, que la parole doit toujours être assumée par le locuteur lui-même…

Concluons plutôt que dans la confusion existe malgré tout la diversité. Or elle n’est jamais l’ennemi de la démocratie et ce, même si elle ne nous aide guère sur le chemin de la vérité. Alors oui, lisons les livres, conseillons aux professeurs d’être auteurs de leurs cours, sachons trier, sélectionner et dialoguer. Justement le but de Dialegein…Sur le net….

 

BRUNO GUITTON

 

Notes :

1-2 http://perso.orange.fr/michel.onfray/Chronique_avril07.htm

3-« Devant les aspects totalitaires de cette société (société industrielle avancée), il n’est plus possible de parler de neutralité de la technologie. Il n’est plus possible d’isoler la technologie de l’usage auquel elle est destinée ; la société technologique est un système de domination qui fonctionne au niveau même des conceptions et des constructions des techniques. »

 « A mesure que le projet se développe, il façonne l’univers du discours et de l’action, de la culture sur le plan matériel et sur le plan intellectuel. Par le truchement de la technologie, la culture, la politique et l’économie s’amalgament dans un système omniprésent qui dévore ou qui repousse toutes les alternatives »

Marcuse, L’homme unidimensionnel (1964)

4- Tout est chez nous comme dans une foire : on y amène des bêtes de somme et des bœufs pour les vendre et la plupart des hommes y sont acheteurs ou vendeurs. Mais un petit nombre d’entre eux viennent à la foire comme à un spectacle, pour voir comment cela se passe, pourquoi cette foire, qui l’a instituée et à propos de quoi elle l’a été. Il en est ainsi dans cette foire qu’est le monde ; il est des gens qui, comme les bêtes, ne s’inquiètent de rien que de l’herbe ; c’est vous tous, qui vous occupez de votre avoir, de vos champs, de vos serviteurs, de vos magistratures ; tout cela n’est rien que votre herbe. Parmi ceux qui sont dans cette foire, bien peu ont le goût de la contemplation et se demandent ce qu’est le monde et qui le gouverne. (…)

Voilà les pensées de ce petit nombre d’hommes ; ils n’ont qu’un souci, c’est de raconter ce qu’est la foire avant de partir ». Epictète, Entretiens, II, 14.

 

 

 

Commenter cet article

Lili 20/10/2008 20:03

Bonjours,j'ai une question sur le dernière extrait du votre site " Tout est chez nous ... le gouverne" qui me demande quel sens précis a l'expression "chez nous" et par quel(s) mot(s) est'il reprit dans le texte ?! Pourriez vous svp m'éclairer a se sujet...merci d'avance

sejan 13/09/2007 18:17

Un billet d'humeur qui m'a bien plu, d'autant quils vous sont rares. Sur Onfray, avez-vous vu la triple charge de Yasmina Reza dans "L'aube le soir ou la nuit" (chroniqué sur AutreMonde)? Je n'ai lu de lui avec un peu de soin que sa "Physiologie de Georges Palante", à cause du "Sang noir" de Louis Guilloux qui m'a jadis beaucoup touché (Cripure). Le "personnage" Onfray m'agace. Et j'ai trouvé, au delà de quelques informations intéressantes sur Palante, le bouquin décevant.Pour revenir à vous, accord sur le fond de votre article. Et merci pour Epictète. Reste à tâcher de s'y conformer ....

Bruno Guitton 19/09/2007 04:05

Cher SejeanMerci de votre commentaire. Dans la Petite métaphysique de la parole, Brice Parain disait que la philosophie était un effort pour penser au-dessus de ses humeurs. Donc je m'y conforme la plupart du temps, d'autres se chargent fort bien de la polémique.Mais il est vrai, malgré tout, qu'Onfray possède cet art de m'agacer prodigieusement, sans doute à cause d'un défaut qu'il fait payer cher à la philosophie: son arrogance. Elle n'a surtout pas besoin de ça...Un bonjour amicalBRUNO GUITTON