Petit billet sur la plainte
La plainte ou réclamation est bien connue du paysage idiosyncrasique français. N’a-t-on pas coutume de dire que les français se plaignent tout le temps et de
tout ? Mais l’on oublie trop souvent de réfléchir son sens. La plainte provient d’une situation jugée insatisfaisante, la dénonce et exprime la souffrance, la douleur, l’inquiétude ou
l’angoisse ressentie par le plaignant. Elle fait signe vers un dommage subi ou un manque mal vécu. Plus collectivement, elle est aussi un appel à trouver les moyens de la faire disparaître avec
la recherche de la satisfaction. Elle s’adresse aux politiques, aux religieux, aux scientifiques, aux techniciens comme aux professionnels qui l’entendent et proposent ou disposent des solutions
possibles. Vivant de la plainte, ils sont aussi les premiers, quand elle subsiste, à devenir, et parfois violemment, objets de plainte.
Lorsqu’elle semble généralisée à une société par l’intermédiaire des groupes qui la composent, certains
s’en plaignent : il y a trop de plaintes et il en faudrait une qui les supprime toutes. La plainte des plaintes. C’est qu’une société où tout semble objet de mécontentement est une société
où apparemment tout va mal. Et penser systématiquement que tout va mal n’est sans doute pas le meilleur moyen d’avoir confiance en soi.
Cependant, il serait bénéfique de nous souvenir d’Abraham Maslow, grand psychologue américain, qui non seulement eut l’immense mérite de réfléchir le concept
de motivation et d’établir la hiérarchie des besoins sous la forme d’une belle pyramide, mais qui jeta un tout autre regard sur la plainte. Si elle dépend bien d’une situation, et ici plus
précisément celle de besoins non satisfaits, elle recèle une positivité : passer à un stade supérieur de nos aspirations. L’homme qui se plaint, dans une entreprise, de n’être point assez
reconnu oublie que les besoins inférieurs, vitaux par exemple, parce que satisfaits, permettent une concentration sur des nécessités supérieures, ici la reconnaissance. Autre illustration :
l’on peut vouloir s’estimer soi-même, encore faudrait-il que le besoin de sécurité soit assuré. Un homme miné par l’insécurité professionnelle, ou matérielle, ne pensera sans doute pas aux
questions d’estime de soi. Quand on n’a pas de toit ou de travail, mesurer à ses yeux sa propre valeur ne peut être une priorité. La condition de l’absence d’estime qui fait mal nous signale donc
d’autres contentements solides et fiables que nous ne cessons pas, malgré tout, d’éprouver.
Mais me direz-vous, celui qui se plaint ne vise pas la plénitude à partir de la contemplation de ce qu’il a, mais plutôt le vide de ce qui lui manque. Or le
bas blesse ici même. La névrose n’est jamais très loin lorsque la conscience désigne à ses propres yeux la plainte toujours comme signe du manque, et non support d’une belle aspiration rendue
possible par les succès antérieurs.
Est-ce à dire qu’en France, un Maslow stoïcien serait préférable à un Besancenot revanchard ?
BRUNO GUITTON