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Je vais mourir dans trois mois. Le disent les médecins. Ma respiration s’accompagne de douleurs ininterrompues. J’ai le souffle court, bruyant.
J’ai donc décidé de parler ou plutôt d’écrire et de livrer le secret de mon silence. Un silence qui dure depuis cinq ans. Mais la signification de mon mutisme ne peut se
comprendre qu’en suivant le chemin de mon écriture et donc de la parution de mes livres. Mon premier ouvrage, un roman, est édité en 1974, j’ai alors trente ans. Je suis un brillant professeur de
philosophie qui enseigne dans les Classes préparatoires d’un prestigieux lycée. Passionné par la musique proustienne, je recopiais alors avec émotion sur un petit cahier clairefontaine des
passages entiers d’A la recherche du temps perdu, sans jamais chercher à en saisir le sens, mais pour seulement jouir des mélodies
qu’exécutait la syntaxe. Ma prose était ample, mes phrases longues et le rythme lancinant. J’avais situé l’action de « Claire ou les temps
du rêve » dans une station balnéaire quelque peu désuète où les peintures des vieux hôtels s’écaillaient à cause de la corrosion du sel
marin. Un homme y rencontrait une femme et cherchait à la découvrir dans un temps dont la linéarité donnait une impression d’infini ou de moments suspendus. Les tableaux psychologiques
s’harmonisaient avec les promenades près du rivage, les déjeuners sous la verrière face à l’écume des vagues qui n’attirait plus l’attention de Claire et de Damian, avec les minuscules chemins
aux touffes d’herbe drue qui menaient aux dunes de sable. Voilà un extrait de la musique d’alors.
« Les yeux de Claire, incapables de fixer une quelconque réalité, semblaient se perdre dans les incertitudes du petit matin sans brume
et déjà évanescent. Elle lui parlait sans lui parler et sans qu’il sût qu’elle pensait à d’autres souvenirs que ceux qu’elle narrait, faussement investie dans les descriptions de ses voyages en
Égypte. Égypte lointaine, perdue dans un passé irréel, Égypte à laquelle Claire ne parvenait pas à donner vie dans la litanie des images d’un tourisme banal et attendu. Elle n’y était pas et ne
pouvait y être parce que la parole isolée d’un cœur qui bat ailleurs et autrement, apparaît si vide, si mince et abandonnée qu’elle n’était à peine cette voix douce aux accents discrets. Sans
l’interrompre, Damian faisait de petits signes de la tête, hochements d’approbation, ou sourcils remontés pour souligner le trait d’humour, marquer simplement l’être de sa présence auprès d’elle
parce que ce qui comptait était d’être auprès d’elle, seulement auprès d’elle. Que voyait-il lui aussi de cette mer qui faisait face et enveloppait la crête des
vagues de ses rouleaux toujours recommencés ? »
Le texte fut merveilleusement bien accueilli par la critique et par le public. On décelait l’influence du maître mais on me créditait malgré tout
d’une musique propre, celle que j’avais réellement cherché à composer. Mais les lecteurs voulaient une suite à l’amour de Claire et de Damian. Que leur découverte laisse place à la maturité d’une
relation complice et sûre d’elle-même. La même musicalité était souhaitée, désirée. J’arrêtais alors d’écrire. Dans cette période où mon éditeur m’appelait deux fois par jour pour me faire céder
aux pressions du public, je me rendis compte que mon écriture demeurait en deçà de la musique elle-même et surtout de celle de Miles Davis que je découvrais à l’époque. Le Miles de
Kind of Blues. Dans cette session d’enregistrement, la section rythmique déroulait l’équilibre du temps avec les pulsations de la tension et
de la détente du cha-ba-da de la cymbale de Jimmy Cobb, du bourdonnement continuel de la contrebasse de Paul Chambers, des accords vifs et en petite touche de Wynton Kelly. Le morceau
s’intitulait So What. C’était une merveille d’unité, de détachement, de nonchalance, de cheminement léger et élégant dans le
déroulement du tempo accompagné de petites ponctuations, sortes de mise en relief du tout.On y racontait une belle histoire dans les souffles de la trompette de Miles, des saxophones de Coltrane
et Cannonbal Adderley. Pourquoi écrire musicalement si eux jouaient si bien ? Il valait mieux cette musique. Il valait mieux laisser les sons des instruments recouvrir ceux de ma prose. Je
découvrais dans ma retraite l’idée que je ne pouvais écrire gratuitement. Laisser le sens, abandonner la signification, la délaisser au profit de la matière sonore d’une écriture qui ne serait
jamais musique mais pure imitation, ou pour moi désormais pâle imitation, était une vaine tentative, une coquetterie intellectuelle trahissant une forme de présomption peu flatteuse pour moi.
Et…. Le public aimait, achetait le livre et oubliait Miles et son fameux quintet de l’année 1959 comme il allait oublier d’ailleurs tous les grands génies du jazz.
Pendant deux ans, je n’ai pas écrit une ligne. J’ai arrêté d’enseigner et suis parti à New York. Tous les soirs, je fréquentais les clubs de
jazz. Ma vie, c’était les sons. Les grilles d’accord tournaient sur elles-mêmes. Je me familiarisais avec leurs couleurs. Dans la pénombre d’un coin de salle, j’observais le cuivre du saxophone
de Dexter Gordon , les tempes grises de Kenny Barron , les joues gonflées de Dizzy Gillespie. Puis mes yeux se fermaient pour que mon espace intérieur soit tout offert à leurs sons, mats
brillants, consonants ou dissonants, murmurés ou arrachés aux entrailles des instruments. L’écriture ne pouvait réussir ces miracles. J’allais de clubs en clubs, de blues en blues, de ballade en
ballade, de tempos rapides en tempos rapides. Je fumais cigarette sur cigarette, accompagnée de whisky, double dose. Dans ce qu’il laisse entrevoir, le jazz déchire l'être du réel. Beaucoup en
sont morts. Avec l’âme de la musique, on ne joue pas. Elle a toujours à voir avec la vie et la mort, avec l’amour et le désespoir de le perdre ou de ne pas le trouver. Dans sa complexité, le jazz
be bop pétille d’intelligence et affiche ses outrances techniques et harmoniques. Dans sa simplicité, le jazz des blues urbains rappelait l’âme aux afflictions de l’existence qui souffre. Et
moi ? J’allais bien. Ma quête d’absolu passait par la sensibilité, l’immédiateté et la jouissance des sonorités. J’allais donc mal car ma santé pour la première fois faisait mine de
m’abandonner. Brisant le silence de ma chambre d’hôtel, une bien vilaine toux déchirait mes poumons et réveillait mes voisins… Le médecin, concentré sur la radiographie, mine sombre et sérieux
professionnel, diagnostiqua une petite tumeur qu’il fallait surveiller, peut-être traiter. Je pris congé, bien décidé à ne pas changer de vie puisque c’était la seule qui méritait, à mon sens,
d’être vécue. D’ailleurs, elle s’amplifiait car je faisais connaissance d’une femme...
Autre extrait
Je ne pus jouir davantage de mon petit paradis. Dans ma cage thoracique, un bien vilain sifflement exigeait une nouvelle visite chez un médecin.
Cette fois, il fallut se résigner à passer du temps à l’hôpital. De nombreux examens m’attendaient. Ai-je pensé vraiment à ce moment précis à ma propre mort ? Je ne me rappelle plus. Ce qui
par contre fut décidé, je m’y tins par la suite avec fermeté : j’arrêtais de fumer. L’habitude des clubs de jazz, des endroits où fumée et alcools conjuguaient leur séduction pour me faire
apparemment du bien, avait causé en moi des dégâts déjà soupçonnés lors de mon séjour à New York. Cela s’amplifiait. Il me fallait une convalescence qu’un arrêt longue maladie me permit de mettre
à profit pour m’enrichir de ce qui allait une fois de plus motiver une écriture : le jazz. Bien sûr, je poursuivais mon périple dans cette musique, voyageant d’un artiste à un autre,
essayant encore et toujours d’écouter, de laisser en moi naître les impressions, paysages, vibrations. Le soir, je sortais pour un concert. C’est à la sortie du club La rosée des villes que Lev entra dans mon histoire. Il était sur le trottoir et chantait. Je reconnus le chorus de Stan Getz dans Early Autumn…. Lev était saoul. Avachi sur le bitume, il prolongeait l’œuvre du saxophoniste américain de sa propre improvisation. Et c’était
impressionnant de swing et de suprême détachement. Il chantait peu de notes. Sa voix ressemblait à celle de Chet Baker. Une sorte de murmure qui colorait des sons. Je m’approchais de lui. Je
cherchais à le relever en le soulevant, mes deux bras sous ses aisselles. Je lui demandais s’il se sentait bien. Seule une belle phrase musicale me répondit alors. Ce type chantait tout le temps.
Il s’accrochait à son étui de saxophone. Son regard traduisait la peur. Je lui demandais s’il savait où aller, avait où dormir, s’il voulait rentrer chez lui. Le patron du club m’informa qu’il
n’avait pas de chez lui; dans les faits, il l’autorisait, depuis trois semaines, à dormir sur le plancher de la Rosée des villes. Il
était en tournée avec son quartet, des musiciens des pays de l’est. Mais voilà, le patron ne souhaitait pas l’avoir chez lui cette nuit, occupé qu’il devait être à faire sa comptabilité avec son
épouse. Les ronflements intempestifs de Lev allaient le déconcentrer au point sûrement de l’agacer. Je ramassais Lev, l’emmenait chez moi. Il s’endormit sur le sofa, ronflant bien fort. Au petit
déjeuner que j’avais souhaité copieux, il me souriait. J’essayais d’entamer la conversation mais il se limitait à me sourire. Ce type ne comprenait pas le français. Quelle langue
parlait-il ? Discrètement, j’appelais au téléphone le patron du club qui me communica l’incommunicabilité de Lev avec ses semblables. Atteint de schyzophrénie, Lev était muet. Je raccrochais
en me disant que je devais lui expliquer que je ne pouvais le laisser chez moi plus longtemps. Comment faire face à un être qui ne voulait pas user du langage? Je lui souriais. Il me souriait.
Nous étions en train de nous sourire. Pour couper court à ce moment un peu niais et pour moi gênant, je lui fis le signe de s’approcher du meuble où mes CD de jazz reposaient dans une paix
toujours précaire. Il passa du sourire aux éclats de rire. Heureux, rayonnant, Lev sortait les disques un à un, mais en chantant les thèmes et les solos des artistes qui s’y exprimaient. Ainsi,
j’eus droit aux chorus d’Harold Land dans Joy Spring, d’Hank Mobley dans The
Tournaround, de James Moody dans I can’t get started et dans ‘Round
Midnight. Et Lev riait, jubilait dès qu’il s’emparait d’un nouveau cd. Mais il y eut plus merveilleux encore que le spectacle des joies musicales d’un homme. Il
ouvrit l’étui de son saxophone, un Selmer Mark VI. Là, sa mine changea. Il devint très sérieux, très concentré. Il sortit le bocal, mouilla son anche, la posa sur la table du bec et serra avec la
ligature en cuir. Il sortit le corps de l’instrument. Puis, il ferma les yeux, sortit un souffle, presque sans aucune note, juste le passage du vent dans le pavillon du Selmer. Ce petit
échauffement laissa vite place à un lent travail de certaines gammes qui lui permettait sans doute de vérifier si tout était en place. Il s’arrêta ; puis joua All the things you
are. J’entendais les accords défiler comme si Lev était un pianiste. Toutes les couleurs du morceau se succédaient impeccablement dans les phrases courtes
et mélodiques que mon hôte inventait. Toujours, j’avais été impressionné par ce que le jazz exigeait d’un musicien: penser et immédiatement exprimer dans une création présente le contenu de cette
idée. Il fallait toute son oreille et une connaissance parfaite de l’instrument. J’identifiais au passage des citations de solos connus, ce que les jazzmen appellent des plans. Lev n’était pas
seulement un extraordinaire saxophoniste, un grand improvisateur; il était également un homme d’une grande culture jazzistique. Quand il arriva à la coda du morceau, je
ne pus retenir de chaleureux applaudissements. Il posa son saxophone et nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, sans aucune gêne cette fois.